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Pata koans de la société, du politique et de la politique, de l’Etat, du pouvoir, de la violence.

Une société peut-elle être objet de connaissance ? Cas particulier d’un ensemble de problèmes philosophiques plus généraux et très considérables :
qu’est-ce que la connaissance, quelles en sont les modalités, les limites, quelle en est la valeur ?
-La < connaissance > est la fonction de la vie psychique qui a pour effet de rendre un objet présent aux sens ou à l’intelligence. Elle se décline en une pluralité d’actes : constater, percevoir, comprendre, concevoir… Elle désigne également le savoir qui résulte de cette expérience, l’encyclopédie.
D’un point de vue métaphysique, connaître, c’est prétendre devenir la chose en question.
Prétention hardie que d’aucuns jugent insoutenable…
-Selon la sociologie, la < société > désigne tout ensemble d’individus unis par des rapports déterminés et des services mutuels.
En ce sens, le terme s’applique aux collectivités animales régies par l’instinct et l’hérédité ; alors que l’héritage de civilisation et de culture ( techniques, arts, sciences, religions, moeurs, etc. ) constitue une société humaine.
Pour le sociologue, la société constitue ainsi une réalité psychique spécifique et statistique se manifestant par des représentations collectives ( opinions, croyances, traditions ), des idéaux collectifs ( sacré, sacrilège, bien et mal, juste et injuste, permis / défendu…) des émotions et des sentiments collectifs.
Cependant que pour l’esprit réflexif et critique la < Société > est avant tout une idée de la raison sociologique ( cf Emile Durkheim ) devenue idole et valeur morale de substitution ( en place de Dieu, de l’Homme… ).
Quel est en effet le référent du concept de < Société > ?
Qui a jamais rencontré < La > société ?
Il n’existe empiriquement qu’une manière de patchwork, de chaos déterministe en constante évolution de peuples, d’Etats, de nations, de collectivités territoriales, de communautés religieuses et/ou sectaires, d’associations, de fondations, d’entreprises, de clubs…

La société. Une société peut-elle être objet de connaissance ? Les hommes ne vivent-ils en société que par intérêt ? Peut-on concevoir une société sans travail ? Une société juste peut-elle s’accommoder d’inégalités ? La Cité se compose-t-elle d’individus ?
Texte : Alain, Propos sur les pouvoirs, L’origine de la Société, fille de la peur et non de la faim.

Note : complexité du réel.
La < société >, comme toute réalité, est un objet complexe et discontinu.
Irréguliere quelle que soit l’échelle d’observation adoptée pour l’étudier,
elle n’admet pas de modélisation linéaire. Sinon par schématisation abusive donnant une image tronquée du réel.
Elle excède les possibilités des fonctions analytiques ; elle déborde les capacités de la mathématique du continu.
Elle est chaotique, complexe, fluide, stochastique.
Elle n’est pas réglée par le principe de finalité ( la rencontre des intérêts, des passions et des idées fait surgir des ilots d’ordre locaux mais pas d'< Ordre > global- et à moyen terme prévisible )
Et la politique n’est qu’un effort désespéré pour imposer à certains -par la contrainte, l’éducation, la loi morale, les lois positives et l’institution- tel ou tel ordre souhaité par d’autres -individus ou collectivités ( partis, sectes, églises… )- d’après le système arbitraire de leurs visions.
Faire des sociétés humaines un objet de connaissance suppose relevés les aspects épistémologiques susmentionnés.
Suppose également l’application du postulat du déterminisme aux phénomènes sociaux.
De l’école durkheimienne qui prétend à l’unité humaine et sociale, à la méthode wébérienne, plus prudente, qui s’interdit les grandes synthèses explicatives sans viser aux interprétations totalisantes, on ne procédera donc pas au partage.
Convaincu de l’irréductibilité de l’être au dire d’une part, de l’originalité de tout individu d’autre part, circonspect, le libre esprit se méfiera des généralisations et autres interprétations hâtives et mathématisées des Prêtres de la chose sociale, sondeurs, enquêteurs, questionneurs et statisticiens, tous plus ou moins inféodés aux puissances séculières de l’économique, du politique, voire aux sirènes de l’idéologie.

Les hommes ne vivent-ils en société que par intérêt ?
Y a-t-il une raison à la sociabilité ?
Quelle est l’origine de la sociabilité ?
Naturelle pour l’un ( Aristote ), effet de coutume pour l’autre ( Hume ), artifice, conséquence d’un pacte entre sociétaires et garantie par le Prince / Souverain ( Hobbes / Locke ), elle serait choisie selon Rousseau et Kant d’après les clauses d’un contrat d’association ; une manière de raison pratique constituerait le fondement de la relation sociale.
Alors que l’épicurisme ( cf Lucrèce ) la ramenait au hasard des premières rencontres.
Et l’exigence sociale semblerait devoir naître du besoin de sécurité, d’entraide dans l’ épreuve, par la préservation collective des libertés individuelles et l’idée que la prospérité de tous serait fonction de la solidarité de chacun -sous la tutelle des magistrats civils. Thèse de Hume.
-L’ennui et la vanité, les passions affectives de l’amitié, de l’amour, de la rivalité et de la haine peuvent cependant s’adjoindre à cette énumération ( cf Pascal, Hobbes, La Rochefoucauld, Schopenhauer… )
On soulignera d’autre part le rôle de l’imitation grégaire dans la constitution du lien social.
Attitude aussi banale que fondamentale, l’imitation génère le conformisme devenu besoin comme conduite de socialisation plus ou moins réfléchie. Processus d’identification à des modèles, sa source est toute psychologique ( sympathie, admiration, suggestion, instinct grégaire ).
Ainsi:
< Une société est un groupe de gens qui présentent entre eux beaucoup de similitudes produites par imitation ou par contre-imitation (…), et en se contre-imitant, c’est à dire en faisant, en disant tout l’opposé de ce qu’ils voient faire ou dire (…), ils vont s’assimilant de plus en plus. > ( Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation )
Les hommes ne cessent de faire société certes, mais comme à l’aveugle, sans savoir précisément… quelle société ils font ( cf Marx, Idéologie allemande ) ou devraient faire.


Le politique et la politique. L’action politique peut-elle être autre chose que la recherche du moindre mal ? Peut-on être homme sans être citoyen ?
Note : Critique de l’idée de < Contrat social > par Benjamin Constant. Peut-on critiquer la démocratie ? La responsabilité politique n’est-elle réservée qu’ à ceux qui gouvernent ?

L’action politique peut-elle être autre chose que la recherche du moindre mal Goethe et Bonaparte, à l’occasion d’une rencontre fameuse, convinrent qu’ avec les temps modernes la politique -cette religion sociale / civile prenant la place de la Providence-, < s’était substituée à la tragédie >. La tragédie de l’existence, de toute existence, individuelle ou collective…

L’activité politique poursuit des fins variées… Selon l’interprétation classique ( cf Julien Freund, L’essence du politique ), elle cherche à préserver la sécurité, les libertés, à favoriser la prospérité et l’intégrité territoriale d’une unité politique donnée selon les trois constantes relationnelles qui la définissent et que constituent, quels que soient les régimes ( les systèmes de distribution des pouvoirs ) : -le commandement et l’obéissance ( relation enveloppant les questions de l’autorité, de la souveraineté, de la légitimité des pouvoirs et du droit de révolte ); -le public et le privé ( relation dialectique de l’initiative individuelle et de l’intervention de l’Etat -quels que soient régimes, du totalitarisme à l’ultralibéralisme anarchiste ) ; -l’ami / l’ennemi ( relation englobant le domaine de la concorde et de la discorde civiles ainsi que la sphère des relations internationales, des alliances, de la diplomatie, de la violence et de la guerre ) Elle recevrait sa cohérence de ces buts vérifiables.
Empirisme éclairé,  » organisateur  » ( Maurras ) ou  » scientifique » ( Saint-Simon, Renan, Idéologie contemporaine des Instituts d’études politiques ), modeste et conservatrice, accompagnant les mouvements sociologiques et les évolutions idéologiques, soucieuse des équilibres fragiles que composent les intérêts, les passions et les idées, elle se pense effectivement comme recherche du moindre mal, le plus petit dénominateur commun aux différentes parties.
Quoique toutefois les politiques, ayant à gérer les passions des masses, nourrissent eux aussi de grands partis pris…

Mais elle peut également se donner pour fin la puissance, l’imperium, ou encore… la réalisation d’un ordre divin sur terre. Recherche du plus Grand Bien, rêve d’une utopie à réaliser ( de la < République > chère à Platon à l’ < Oumma > islamique ou encore à la < Démocratie universelle > selon quelques idéologues euro-américains ) Elle peut enfin, perspective d’esthète, être assimilée à un jeu, à un pur divertissement. Les exemples ne manquent pas…

Peut-on être homme sans être citoyen?
On demande si la citoyenneté est un attribut nécessaire de l’humanité.
Ce qui revient à savoir si la politique est une dimension obligée de l’existence…
Mais que signifie l’expression < être homme > ?
L’homme est-il par nature ( Aristote ), par hasard ( Lucrèce, ), par artifice ( Hobbes ), un vivant politique ?
Question académique, question d’ école.
L’état civil est-il préférable à l’ état de nature ?
Et ce qui est perdu par le < Pacte > supposé ( Hobbes, Locke, Rousseau ) -la liberté naturelle comprise comme état de fait et produit des forces ( Calliclès )-, est-il compensé contractuellement ( Rousseau/ Rawls ) par ce qui est obtenu dans la soumission au < vivre ensemble >, à l’ institution et / ou à la < volonté générale > -soit la sécurité sous la loi ?
Enfin, l’Etat constitue-t-il vraiment < la réalisation effective de la liberté concrète > où les hommes assureraient la pérennité de leur être et la reconnaissance de leurs droits dans le système de la famille, du travail et de la société civile, ainsi que l’affirment péremptoirement les hégéliens ( cf Hegel, Principes de la Philosophie du droit ) ?
A chacun d’en juger…

Note 1. Un exemple de verbalisme philosophique : Hegel et sa critique spéculative de l’idée de < volonté générale > selon le Contrat social de J.J.Rousseau. Principes de la philosophie du droit, 258.
< … Dans l’examen de ce concept, Rousseau a eu le mérite d’établir à la base de l’Etat un principe, qui, non seulement dans sa forme ( comme par exemple l’instinct social, l’autorité divine ), mais encore dans son contenu, est de la pensée et même est la pensée, puisque c’est la volonté. Mais en concevant la volonté seulement dans la forme définie de la volonté individuelle ( comme plus tard aussi Fichte ), et la volonté générale, non comme le rationnel en soi et pour soi de la volonté, mais comme la volonté commune qui résulte des volontés individuelles comme conscientes, l’association des individus dans l’Etat devient un contrat, qui a alors pour base leur volonté arbitraire, leur opinion et une adhésion expresse et facultative ; et il s’ensuit les conséquences ultérieures purement conceptuelles, destructrices du divin existant en soi et pour soi de son autorité, de sa majesté absolues… >

Note 2. Critique de la pertinence de la théorie du < Contrat fondateur de la société civile > par Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes.
Le < contrat > passé entre la société et chacun de ses membres vaut selon Rousseau comme < aliénation complète de chaque individu avec tous ses droits et sans réserve à la communauté >.
L’abandon de notre existence à cet être abstrait est donc absolu.

  1. Rousseau justifie cet abandon par les arguments suivants :
    -le < souverain > -entendre le corps social- ne saurait nuire à ses membres ;
    -chacun, se donnant tout entier, la condition est égale pour tous; nul n’a intérêt à la rendre onéreuse aux autres ;
    -chacun acquerrait sur tous les < associés > les mêmes droits qu’il leur céderait et gagnerait l’équivalent de tout ce qu’il perd avec plus de force pour conserver ce qu’il a.
  2. Objections à l’établissement de ce pouvoir social, immense et monstrueux :
    -les attributs préservateurs conférés à cet être abstrait qu’est le < souverain > résultent de ce que cet être se compose de tous les individus sans exception ; or aussitôt qu’il doit faire usage de la force, le souverain délègue son autorité et ces attributs disparaissent.
    L’action se faisant au nom de tous -de gré ou de force- mais concrètement à la disposition d’un seul ou de quelques-uns, en < se donnant à tous > il n’est pas vrai qu’on ne se donne à personne ; on se donne à ceux qui agissent au nom de tous.
    En conséquence, en se donnant tout entier, on n’entre pas dans une condition égale pour tous puisque quelques-uns profitent exclusivement du sacrifice du reste.
    -il n’est pas vrai que nul n’ait intérêt de rendre la condition onéreuse aux autres, puisqu’il existe des associés qui sont hors de la condition commune.
    -il n’est pas vrai que tous les associés acquièrent les mêmes droits qu’ils cèdent ; ils ne gagnent pas tous l’équivalent de ce qu’ils perdent et le résultat de ce qu’ils sacrifient est ou peut être l’établissement d’une force qui leur enlève ce qu’ils ont.

Quant à l’arrogance et à la présomption des prétendus  » législateurs » fabricateurs de  » projets de société  » imposés aux  » citoyens « , les quelques citations suivantes les illustreront :
Rousseau, Contrat social, 2, 7 : < Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer ; de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique et indépendante que nous avons reçue de la nature. >
Billaud-Varenne ( Conventionnel ) : < Il faut recréer le peuple qu’on veut rendre à la liberté >.
Le Peletier de Saint-Fargeau ( Conventionnel ) : < Considérant à quel point l’espèce humaine est dégradée, je me suis convaincu de la nécessité d’opérer une entière regénération, et si je puis m’exprimer ainsi, de créer un nouveau peuple.>
On rapportera les fantasmes de ces visionnaires de la moderne < religion civile > au fondateur souci chrétien de  » régénération de l’humanité  » ( cf la mythologie des < Born again > selon les Pentecôtistes américains ).
Ainsi saint Paul, Epitre aux Ephésiens, 4, 22-25 : < Il vous faut abandonner votre premier genre de vie et dépouiller le vieil homme qui va se corrompant au fil des convoitises décevantes, pour vous renouveler par une transformation spirituelle de votre jugement et revêtir l’Homme Nouveau, qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité >.

La responsabilité politique n’est-elle réservée qu’à ceux qui gouvernent ?
Être responsable, c’est répondre de… de ses actes, de ses propos.
L’initiative politique, toujours volontariste, mêle compétence technique et desseins réglés par des valeurs. Quels que soient les régimes, la valeur des buts poursuivis et l’opportunité des décisions arrêtées demeurent estimables sous bénéfice d’inventaire.
En démocratie la responsabilité politique est l’enjeu d’une rivalité qui oppose le citoyen et l’élu, l’élu et l’expert, parfois encore l’élu et le magistrat.
Le < peuple >, concept spéculatif / mythique, théoriquement < souverain >, est habituellement dépossédé de son pouvoir par la nomenclature de ceux que son initiative et les partis politiques ont choisis, que son incompétence, sa naïveté et sa passivité ont confortés.
Et ceux-ci, à leur tour, sont fréquemment défaits de leurs prérogatives par la conjugaison de l’affairisme, de la haute fonction publique, des magistrats, des élites médiatiques faiseuses d’opinions, des techniciens et des experts.
Que peut  » le citoyen contre les pouvoirs » ( cf Alain ) ?
Certainement moins que ne peuvent les pouvoirs leurrant le citoyen…

Peut-on critiquer la démocratie ?
Sauf à la constituer en idole constitutionnelle il est possible de la critiquer de deux points de vue.

  1. D’ une manière interne en relevant les causes de son disfonctionnement :
    -institutions fragiles, corruption, incompétence, fétichisme de l’opinion publique, démagogie, despotisme du mandat, arrogance de l’expert, omnipotence des réseaux d’influence et des lobbies, passivité et désaffection des citoyens…
    Tares consubstantielles dont certaines furent déjà relevées par Platon ( République 8 )…
    L’esprit des institutions et des lois, l’idéal de Rousseau serait trahi ; la démocratie représentative, voire participative, serait effacée par la démocratie… oligarchique que le suffrage universel aurait pour fonction de légitimer. En toute innocence.
    On exige alors des procédures de contrôle, des organes de surveillance des élus… On prêche l’exercice effectif des droits civiques, on contraint le citoyen à la participation aux différents scrutins…
    Comment cependant éviter le conflit du pouvoir politique et de l’autorité judiciaire ou encore le fantasme, voire le puritanisme « citoyen » de la transparence ( cf Robespierre ) et ses conséquences, le totalitarisme républicain ?
  2. D’une manière externe en lui opposant les vertus supposées d’autres systèmes de distribution du pouvoir, d’autres régimes tels que la monarchie, l’oligarchie, le despotisme éclairé, etc., supposés plus efficaces ou plus vertueux…

Le libre esprit ne fétichise ni ne combat la démocratie. Il en conteste néanmoins les principes fondateurs. Il la considère comme un régime politique parmi d’autres, comme une donnée incontournable et comme une contingence du jeu social qu’il doit supporter et dont il lui faut prendre acte. Il questionne néanmoins la pertinence de l’idée de < contrat social >. Il constate qu’elle est sans rapport avec les faits : < Non seulement il n’y a pas de sociétés qui aient une telle origine, mais il n’en est pas dont la structure présente la moindre trace d’une organisation contractuelle > ( Emile Durkheim, La division sociale du travail ) Il ne révère pas le concept de < volonté générale >, idée-rôle servant de fondement / caution à un < Pacte social > supposé ( Rousseau, Fichte, Considérations sur la révolution française ), à un banal système de distribution des pouvoirs n’exprimant en fait que le despotisme de < majorités > autoritaires, circonstancielles, poreuses et plus ou moins instrumentalisées.

Cette idée de < volonté générale > est-elle d’ailleurs autre chose qu’une notion idéale, une fiction ? Chacun possède une conception particulière de l’intérêt général qui n’a aucune existence objective. Et aucun critère ne permet de déterminer parmi la multitude de ces conceptions individuelles celle qui incarne le mieux ce que serait ce prétendu < intérêt général >. Qu’exprime l’élu quand il prétend parler au nom de < l’intérêt général > sinon sa propre conception de ce qu’il imagine être la conception de la majorité ? L’idée de < volonté générale > paraît relever d’une approche métaphysique de la politique. Il récuse la métamorphose de l’homme individuel en être purement social et < l’idéal du bonheur dans la transparence > du < Contrat > avec pour conséquences : -la formation des enfants par et pour la société ; -la religion civile à laquelle chacun est tenu sous peine d’exclusion de l'< association >;- le droit de vie et de mort sur les citoyens ; -la police des esprits ; -le despotisme sur le peuple au nom de la souveraineté absolue de celui-ci. Il se méfie de l’indiscrétion militante des citoyens vertueux et vigilants -les sycophantes- dissimulant leur malveillance voire leur goût du harcèlement, derrière l’écran de fumée du prétendu < bien commun >.

Et il pose un certain nombre de questions :

-L’égalité dans la soumission de chacun à tous -l’aliénation complète de chaque individu avec tous ses droits et sans réserve à la communauté ( Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes, 1818 )-, est-elle la liberté ?
-Que vaut la domination de l’intérêt général sur l’intérêt particulier ?
-L’idéal démocratique n’est-il pas en conséquence au mieux une utopie, au pire un piège ?

Il subit donc les institutions dites < démocratiques > comme on subit les caprices de la météorologie.
Comme un miroir, il les réfléchit ; il les étudie et les tient à distance…
Sur ce point, cf Roberto Calasso, les noces de Cadmos et Harmonie et la dictature démocratique athénienne du peuple des délateurs et autres sycophantes au 5° siècle.
Quant aux principes même de la démocratie et à la critique de leurs présupposés idéologiques, cf Louis Rougier, la mystique démocratique

Note : La critique du système représentatif par Anton Pannekoek, 1937
( Textes traduits par Bricanier, EDI, passim )
< … Les membres du Parlement sont élus pour un nombre d’années défini ; les citoyens ne sont les maîtres qu’au moment des éléctions. Ce moment passé, leur pouvoir disparaît et les députés ont toute latitude de se comporter, pendant un certain nombre d’années, selon leur < conscience >, à cette seule restriction près qu’ils savent pertinemment qu’un jour ils devront revenir devant le corps électoral. Mais ils comptent bien capter ses suffrages au moyen d’une campagne menée à grand fracas, dans un déversement continuel de slogans et de formules démagogiques.
Ainsi donc les maîtres véritables, ceux qui décident, ne sont nulement les citoyens, mais les parlementaires. Et les électeurs n’ont même pas la possibilité de désigner quelqu’un de leur choix, car les candidats leur sont proposés par les partis politiques…
… Le gouvernement réel, celui qui domine le peuple, est constitué par une bureaucratie de hauts fonctionnaires, et les résultats des joutes électorales risquent si peu de l’atteindre qu’elle jouit d’une indépendance quasi absolue… >


L’Etat. Qu’attend-on de l’Etat : qu’il assure notre bonheur ou qu’il garantisse notre liberté ?
La morale relève-t-elle de la compétence de l’Etat ?
L’individu se réalise-t-il grâce à l’Etat ou contre lui ? L’Etat a-t-il pour but de maintenir l’ordre ou d’établir la justice ?
L’Etat doit-il reconnaître des limites à sa puissance ? L’Etat doit-il être sans pitié ?

Texte : Origine de l’Etat, souveraineté et violence légitime ( F. Nietzsche )
Paternalisme d’Etat et critique (néo) libérale.

Qu’attend-on de l’Etat : qu’il assure notre bonheur ou qu’il garantisse notre liberté ? L’Etat est l’ensemble organisé des institutions politiques, juridiques, policières, militaires, administratives et économiques sous un gouvernement autonome et sur un territoire propre et indépendant.
C’est une machine artificielle ( Hobbes / Lénine ) dont on peut interroger la fonction.
L’Etat aurait pour but d’assurer < l’intérêt général >…
C’est-à-dire l’intérêt supposé de la < communauté > politique comprise comme une totalité unifiée.
Finalité manifestement contredite pas l’ hétérogénéité des intérêts particuliers, de groupe, de caste et de classe, qui constituent la société réelle.
L’Etat, interprété comme < incarnation de l’intérêt général >, n’est-il pas alors un effet d’ illusion, une mystification entretenue pour autoriser la perpétuité des pouvoirs ?
-La conception libérale ( Tocqueville, Benjamin Constant ) le constitue en simple garant de la sécurité, de la prospérité et des libertés de l’individu.
-Les totalitarismes religieux, fasciste, socialiste… et la variante euphémisée social-démocrate lui confèrent le rôle d’organisateur de la vie sociale dans son ensemble dans tous ses aspects : politique, militaire, économique, moral, juridique, scientifique, culturel, festif,…
L’Etat cannibale devient alors la réalité suprême et le principe absolu de la culture, du droit et de la morale, auxquels l’individu doit se soumettre au risque d’aliéner sa personnalité.
Il lui faut souscrire au < pacte républicain >, obtempérer à ses lois, à ses administrations, à ses juridictions ; satisfaire sans broncher aux charges d’une fiscalité souvent confiscatoire, ainsi qu’à la contrainte de l’impôt du sang, la conscription.
Voir à ce propos l’Etat défini comme < incarnation de l’Esprit >, selon les attendus de la métaphysique rationaliste hégélienne et kojévienne, cette statolâtrie philosophique et politique qui procède à la déification de l’Etat totalitaire et solidariste, baptisé < unité organique et substantielle >, par lequel l’individu < se réaliserait > et parviendrait à < l’universel > par le sacrifice de son identité à un Principe supérieur…
La Société est tout ; tu n’es rien…

Le sujet éclairé se préserve par principe de l’Etat -< autorité, ostentation et infatuation de la force > ( Bakounine ), < ce monstre froid > ( Nietzsche )- en qui il discerne une puissance au mieux indiscrète, au pire hostile.
Il récuse le rôle de mentor que l’Etat -et l’armée de ses fonctionnaires, la  » puissance publique »- prétendent exercer sur sa liberté.
Très éloigné du culte des prétendues  » Sciences politiques  » -cet ensemble de recettes techniques visant au contrôle des consciences afin d’affirmer le conformisme social-, il se méfie du jargon idéaliste, juridique et solidariste des idéologues statolâtres contemporains.
Ces bons apôtres…
Il n’attend aucunement de leur heureuse « gouvernance  » qu’elle règle son destin et assure son bonheur.
Il rejette donc l’ alternative proposée.

La morale relève-t-elle de la compétence de l’Etat ? Du point de vue libéral, la puissance publique n’a pas à se substituer à la puissance privée en matière de jugement moral.
Il existe cependant une éthique sociale avec laquelle l’individu doit composer mais qui n’excède pas les nécessités du respect des lois fondamentales et constitutionnelles garantissant l’ordre de la société civile. Du point de vue des totalitarismes théocratiques ou laïques, il y a par contre confusion du privé et du public. Il n’existe alors qu’une morale, la morale sociale, ensemble de conventions, de prescriptions et d’interdits auxquels l’individu est subordonné et qui l’absorbent absolument ( cf Emile Durkheim ).
Le conformisme est la règle. L’impératif est d’ < intégrer >, d’ < assimiler >, d’ uniformiser, d’ universaliser…
En conséquence, l’anticonformisme du < for intérieur > relève de la contestation. Et comme tel, il ne peut qu’être sanctionné, puni, extirpé comme conduite… asociale. Les point de vue chrétien, kantien ou personnaliste distinguent par contre droit positif et moralité.
Mystique ou laïque, la morale universaliste se prétend < dernière instance >, métalangage, juge du droit politique et de la loi positive.
L’individu est alors soumis à une double juridiction parfois contradictoire ( cas de l’objection de conscience ).

On peut pourtant récuser le problème et, en matière de jugement de valeur, pratiquer pour en sourire… la polygamie.
Ainsi, résolument apolitique, le libre esprit est en ce domaine l’a/moralité même.

L’individu se réalise-t-il grâce à l’Etat ou contre lui ?

Au jugement des libéraux, le développement et la prospérité de l’individu supposent peu d’Etat. L’initiative privée ne saurait qu’être bridée, voire étouffée, par une puissance publique indiscrète ou tentaculaire.
L’Etat n’est qu’une « fiction sociale » au travers de laquelle < chacun s’efforce de prospérer aux dépens de tous les autres > ( Jean Michel Bastiat )
Un minimum de lois sont tolérables pour un maximum de liberté de penser et d’entreprendre. La puissance publique doit se limiter à ne pas contrarier la puissance privée. Au jugement des totalitaires, des hégéliens rationalistes ou des saint-simoniens, à l’inverse, l’individu n’est qu’une expression de l’Etat. Le particulier doit se soumettre à l’universel.
Il reçoit son être du rôle et de la place que l’Etat lui confère.

Se méfier de l’Etat et de ses zélotes semble donc être un impératif existentiel de prudence élémentaire… Ainsi que tenir à distance < l’esprit public >, quelle que soit la fonction qui nous est assignée et les mots d’ordre intimidants avec lesquels il faut composer. Attitude du libertaire et du’pataphysicien.
cf Proudhon : la nature effective des gouvernements.

L’Etat a-t-il pour but de maintenir l’ordre ou d’ établir la justice ?

  1. Indépendamment de la diversité des régimes politiques, l’Etat aurait pour fonction cardinale d’assurer l’identité substantielle, ontologique de la Cité ( cf Aristote, Politiques, 3, 3. ).
    Par sa constitution, c’est-à-dire notamment, par l’organisation des diverses magistratures.
    L’Etat est ainsi défini, dès l’origine de la réflexion philosophique, comme « communauté de constitution entre les citoyens » ( Politéia )
    Comme tel, à l’instar du démiurge platonicien, il fonde et il façonne la dimension politique de l’existence individuelle et collective ; il fixe le périmètre et l’enjeu des rivalités, comme les modalités concrètes des différends autorisés ( cf Carl Schmitt )
  2. Traditionnellement ( selon la perspective des Légistes, de Philippe Le Bel aux constitutionnalistes contemporains ), maintenir l’ordre et établir la justice ressortissent à la fonction régalienne de l’Etat.
    Et la < Main de Justice > rappelait lors du Sacre des Fils de France, à Reims, l’appartenance du Roi à la lignée mystique du Pouvoir par Mélchisedech, David et le Christ…
    Il fut généralement et progressivement admis ( Platon, Hobbes, Rousseau, Saint-Simon, Auguste Comte, Durkheim… ) que la Cité, le Royaume, la Société civile, les figures historiques de la < communauté >, ne se peuvent concevoir sans ordre ni sans justice.
    L’application de ces nécessités fut toutefois fonction des régimes et des circonstances.
    A ce propos, les divergences des différentes écoles ne sont en effet relatives qu’au choix des moyens employés : un social-démocrate mettra l’accent sur la communication, l’éducation et la prévention ; un partisan du gouvernement autoritaire choisira plutôt la contrainte, la dissuasion et la répression.
    Le contrôle des corps et des esprits ( cf Michel Foucault, Surveiller et punir ) est en effet tout autant une affaire de mesure et de tact que de philosophie politique. Bien que la fin recherchée demeure la réalisation d’un ordre composé de citoyens grégaires, conformistes, mimétiques, privés d’effective conscience individuelle protestataire.
    L’idéal inaccessible étant la transparence, la société des abeilles, l’idylle ( cf les analyses de Milan Kundera ), fantasmes conceptualisés par les mythes philosophiques de la < République > ( Platon ), de la < Volonté générale > ( Rousseau ) ou de l’ < Universel concret > ( Hegel )
  3. On peut néanmoins déférer à l’Autorité -en respectant extérieurement les mots d’ordre sociaux ainsi que la légalité publique-, et n’obéir pourtant qu’à soi-même, en ne < fondant sa cause sur rien >, à la manière de l’ < Individu >, la fiction poétique et typologique si suggestive de Max Stirner ( L’Unique et sa propriété )
    Contestation toute privée, discrète, prudente, ironique et instruite de la nature réelle de l’Etat ; nature ordinairement dissimulée par les oligarques politiques, les idéologues et autres faiseurs d’opinions, la philosophie d’Etat, les relais médiatiques, les juristes et les agents de la fonction publique.

L’Etat doit-il reconnaître des limites à sa puissance ?

  1. Considéré dans sa réalité objective, en soi, sans la justice, l’Etat a pu être assimilé, sans ambages par certains penseurs chrétiens, à une < bande de brigands > ( cf saint Augustin, La Cité de Dieu,4,4 ) :
    < Sans la justice, en effet, les royaumes sont-ils autre chose que de grandes troupes de brigands ? Et qu’est-ce qu’une troupe de brigands, sinon un petit royaume ? Car c’est une réunion d’hommes où un chef commande, où un pacte social est reconnu, où certaines conventions règlent le partage du butin. Si cette troupe funeste, en se recrutant de malfaiteurs, grossit au point d’occuper un pays, d’établir des postes importants, d’emporter des villes, de subjuguer des peuples, alors elle s’arroge ouvertement le titre de royaume, titre qui lui assure non pas le renoncement à la cupidité, mais la conquête de l’impunité. >
    Car du point de vue du strict réalisme politique, l’Etat, considéré empiriquement, n’est rien de plus qu’un groupe parmi d’autres, < un système de force >, de pression, d’influence et de de contrôle.
  2. La puissance publique, l’Etat, tend par vocation à une extension maximale.
    Tant vis à vis de ses ressortissants et résidents que vis à vis des puissances extérieures.
    Telle est sa nature : persévérer dans son être et croître autant que le permettent objections et résistances.
    Néanmoins, comme pour tout être défini, cette puissance est bornée :
    -Elle rencontre les limites naturelles, géopolitiques au sein des rapports de force qui l’opposent aux Puissances rivales.
    -Elle rencontre les limites politiques de la puissance privée : indifférentisme, contestation légale, désobéissance civile, factions, séditions, irrédentisme.
    -Elle rencontre les limites de la morale universaliste -notamment de type chrétien.
    On assiste alors au classique conflit des valeurs, -différend axiologique fréquent opposant la sphère de la moralité ( ou universel abstrait ) aux exigences du politique.
    Tel est le conflit de la < belle âme > et du Prince.
    ( Ainsi la contradiction du principe politique de la Souveraineté de droit naturel et du principe éthique du droit d’ ingérence dans les affaires intérieures d’une tierce puissance ).
    Dans le cas du totalitarisme étatiste, l’Etat prétend affirmer une puissance sans bornes, illimitée.

Reste à préciser les modalités des relations de l’Etat et du citoyen.

  1. Au livre 11 de L’esprit des Lois, après avoir souligné que c’est < une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser >, Montesquieu s’efforçait de répondre à la question de la préservation de la sûreté du citoyen dans un Etat de droit, c’est-à-dire un Etat fondé sur une constitution garantissant à chacun la liberté politique par le jeu de l’équilibre des pouvoirs et du respect des lois.
    < Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir >
    Remarquant que tous les Etats ont < un même objet qui est de se maintenir >, selon des buts particuliers -l’extension indéfinie, la guerre, la religion, le commerce, la tranquillité publique, la liberté naturelle, les délices du prince, sa gloire et celle de l’Etat -, il affirmait que seule la séparation des pouvoirs était susceptible d’assurer la liberté politique < cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté >.
    On notera toutefois que les lois qui constituent la liberté politique dans son rapport avec la Constitution supposent qu’on ait préalablement écarté l'< indépendance > au profit de l’acquisition de cette prétendue < liberté politique > de fait imposée et qui, selon le philosophe, ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais à < pouvoir faire ce que l’on doit vouloir >… la liberté politique étant définie comme < le droit de faire tout ce que les lois permettent. >
  2. Or c’est précisément l’indépendance apolitique – et non pas la liberté politique- que le libre esprit revendique pour lui-même à l’instar de l’Unique selon Max Stirner ou encore de l’Anarque selon Ernst Jünger…
    Avec ou sans la « justice », notion floue demandant à être explicitée, le ‘pataphysicien ne peut par ailleurs que reconnaître la puissance de l’Etat et s’en accommoder.
    Sans toutefois lui conférer la moindre « légitimité », concept magique ou mystique, pseudo-fondement des conventions, de l’autoritarisme voire du despotisme institutionnels.
    -Sauf à en être, cas possible mais rare… le régent par choix et par jeu ( cf L’ Eliogabale d’ Antonin Artaud )

L’Etat doit-il être sans pitié ?

  1. La pitié est un terme qui désigne une affection. Il appartient au langage de la psychologie.
    L’Etat est un concept qui désigne une réalité -la puissance publique, une machine administrative- ressortissant au domaine de la physique sociale et de la mécanique politique.
    -L’Etat doit-il ou non manifester de la pitié ?
    Question apparemment sans objet, absurde, par confusion des ordres et des niveaux axiologiques.
    La vertu de l’appareil d’Etat est en effet < l’ efficacité >.
    Quant aux méthodes, aux modalités d’application des décisions justifiant les moyens adaptés, elles relèvent des circonstances, de l’époque et des usages, du débat, et en dernier ressort des préférences -indiscutables celles-ci- et des goûts.
    Les fonctionnaires, pour ce qui les concerne, peuvent être indifféremment pitoyables ou impitoyables -simple attitude privée.
    Leurs états d’âme n’intéressent pas l’Etat, ce « monstre froid  » ( Nietzsche )
    Celui-ci n’exige de ses Commis -la fonction publique- que l’application de ses directives et la mise en oeuvre cohérente de sa politique. Il requiert leur disponibilité, leur compétence, leur obéissance, leur loyauté.
    En matière politique seule compte donc la réussite.
  2. L’Etat peut, par contre, mener une politique délibérée de charité publique.
    Mosquée théocratique du Califat assurant l’alimentation et les soins aux indigents, hospices médiévaux, Hôpital général pour infirmes, malades et nécessiteux, assistance social-démocrate, politique sociale de redistribution des richesses, encouragements à la solidarité… autant d’historiques figures caritatives et autant de leviers confortant son image et sa popularité par la contribution au bien-être des populations, tout en préservant la paix civile, la pérennité des institutions, le pouvoir des oligarchies ou des nomenclatures.
    Cependant, questionnait Alexis de Tocqueville, -la liberté étant plus ou moins sacrifiée dans la soumission à la sécurité et au bien-être-, le paternalisme d’Etat, l’Etat-Providence, est-il autre chose que l’expression intelligente d’un despotisme doux ?

< … Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de vulgaires et petits plaisirs, dont ils emplissent leur âme… Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, bienveillant et doux…. Il ne cherche… qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance… Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre… >
De la Démocratie en Amérique, 2,4.

Texte :
Origine de l’Etat, souveraineté, sens et violence légitime ( F. Nietzsche, Généalogie de la morale )

< … ayant son origine dans un acte de violence, l’adaptation à une forme stable d’une population jusqu’alors sans forme et sans frein n’a été menée à terme que par des actes de violence ouverte -et donc que l’Etat le plus ancien a été une tyrannie effroyable et une impitoyable machinerie d’oppression, jusqu’à ce que cette matière première, le peuple, les semi-animaux, ait fini non seulement par devenir malléable et docile mais aussi par être formée…. … Voilà le commencement de l’Etat sur terre : on s’est débarrassé, je pense, de la rêverie qui le faisait commencer par un < contrat >. Qu’importe les contrats à celui qui peut commander, qui est un < maître > par nature, violent dans ses oeuvres et dans ses gestes ! On ne peut faire de comptes avec de tels êtres, ils arrivent comme le destin, sans cause, sans raison, sans égards, sans prétexte, ils sont là comme la foudre, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop < différents > pour qu’on puisse même les haïr. Créer, imprimer instinctivement des formes, voilà leur oeuvre, ils sont les artistes les plus involontaires du monde : où ils apparaissent, là surgit bientôt quelque chose de neuf, une forme de souveraineté qui vit, dont les parties et les fonctions sont délimitées et mises en rapport, où il n’est rien qui n’ait d’abord reçu un < sens > par rapport au tout. >

Le Pouvoir. Faut-il reconnaître quelqu’un comme son maître ? Y a-t-il un plaisir à gouverner ? La compétence technique peut-elle fonder l’autorité politique ? Comment s’effectue le processus d’assujettissement des individus à la Souveraineté ? Qu’est-ce qu’un tyran ?

Faut-il reconnaître quelqu’un comme son maître ?
Reconnaître, c’est affirmer publiquement la valeur de quelque chose ou de quelqu’un.
Un maître est celui qui, du fait de sa capacité reconnue, de l’ascendant qu’il exerce ou de l’autorité dont il jouit, a qualité pour commander à autrui.
Ce qui n’implique nullement de réduire cette relation au domaine politique ou érotique. Ce qui n’implique pas non plus nécessairement une relation de maîtrise et de servitude.
( Bien que la soumission existentielle et l’esclavage idéologique soient pour nombre d’hommes et de femmes à la recherche de sens, de valeur, de salut et d’autorités, un besoin jamais démenti ni vraiment satisfait. Etienne de la Boétie s’interrogeait sur < l’énigme de la servitude volontaire > à laquelle Sacher-Masoch répondit par l’exposé de son contrat masochiste avec Wanda de Dunaiev et Pauline Réage avec son Histoire d’O. )
Le maître peut d’autre part être reconnu au motif de sa compétence.
Il instruit, éduque, conseille, suggère.
Au sens propre il… élève. Tout apprentissage suppose ce rapport.
Sur le plan politique, le libre esprit ne se reconnaît pas de maître.
Il défère toutefois aux autorités, mais extérieurement et sans illusion sur leur légitimité prétendue, leur compétence supposée, leurs vertus morales affirmées. Comme on est contraint par les nécessités naturelles. Sans plus.
Sur le plan pédagogique, la lecture des Classiques de la ‘Pataphysique ne peut qu’être profitable à sa formation. Et du point de vue relationnel, il refuse de perdre son temps au petit jeu hégélien de la < lutte pour la reconnaissance > qu’il juge -quels que soient ses domaines empiriques d’application-, aussi puéril que vain.

Y a-t-il un plaisir à gouverner ?
Très certainement…
Sinon on ne comprendrait pas l’acharnement des hommes à la participation aux luttes incessantes pour le pouvoir.
Prendre le pouvoir, le conserver, l’occuper, empêcher les rivaux d’y avoir accès, autant de pascaliens divertissements.
Source d’émotions, remède à l’ennui voire à la pensée de la mort, plaisir de vanité, levier de la satisfaction des intérêts privés, moyen de réalisation d’ idéologiques visions et d’utopies variées -notamment celle de < l’intérêt général > -, la maîtrise du pouvoir politique n’a pas fini d’exercer son attrait sur une humanité avide d’agitation, d’utilité, de reconnaissance, de prestige, d’ honneurs, voire de légale persécution.
-Pour son particulier, le sujet désabusé cultive d’autres plaisirs.
Notamment ceux du… détachement politique.
Et, narquois, il laisse l’arène et ses joutes à la meute toujours renouvelée des prétendants.

La compétence technique peut-elle fonder l’autorité politique ?

L’autorité politique désigne le droit ou pouvoir légal de commander sous une forme institutionnalisée.
Quand la compétence est reconnue, quand le pouvoir n’est pas corrompu, quand la prospérité et la sécurité sont assurées, l’autorité n’est habituellement pas contestée quel que soit par ailleurs le régime sous lequel elle s’exerce.
Car, contrairement à l’opinion des intellectuels, -les < demi-habiles > selon Pascal continuant Machiavel-, les hommes sont habituellement plus soucieux de prospérité et de sécurité que de liberté véritablement contestataire -et donc potentiellement dangereuse pour les autorités en place.

Mais la < question du fondement > – question de philosophie politique- est autre.
Elle concerne le problème de la justification du pouvoir de commander.
Dieu ou les dieux, la Coutume fétichisée, l’Âge, la Puissance magique, le Grand-Homme-Sauveur-de-la-Nation, le fantasme du Peuple Souverain, le Savoir / la Compétence… ont fourni et constituent les fondements idéologiques de l’ autorité politique.
Sa légitimité revendiquée.
Ainsi Max Weber pour son particulier distinguait-il trois sources de la légitimité : la tradition, l’éternel hier, le charisme, la légalité. Ou encore :
-l’éternel hier : les coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale et par l’habitude enracinée en l’homme de les respecter ;
-le pouvoir charismatique : l’autorité naturelle, la grâce personnelle qui font que certains hommes parviennent à s’imposer à leurs contemporains et à s’en faire obéir ;
-la légalité : conformément à la conception de l’Etat moderne, l’autorité qui s’impose en vertu de la croyance en la validité d’un statut légal et d’une compétence positive fondée sur des règles établies rationnellement.
Trois supposés fondements n’incarnant aux yeux de l’esprit désabusé que trois pauvres fétiches.
Car de fait le pouvoir politique n’a jamais la moindre < légitimité >.
Celle-ci n’est qu’un mensonge utile pour obtenir l’obéissance des peuples, l’ allégeance des sujets, la soumission des gouvernés, le silence d’administrés puérilisés. Alors qu’ il n’a pourtant qu’ une origine, assez souvent masquée : la force.
Vérité bonne à savoir, mais, au sein du monde des Importants et des Dupes, nécessairement à taire.
Pour assurer sa tranquillité, il faut donc multiplier les signes de déférence à l’autorité, c’est-à-dire obtempérer et céder aux puissances.
Ou… exercer soi même le pouvoir. Ce qui n’est certes pas une sinécure.
Certains ont mieux à faire…

Comment s’effectue le processus d’assujettisement des individus à la Souveraineté ?

  1. Thèse de Hobbes, Le Citoyen et de la plupart des Légistes, Juristes, Constitutionnalistes :
    -Par la formation d’une volonté, d’une âme, par la coagulation d’individus séparés, réunis en < société civile > par des éléments constitutifs de l’Etat, le < Léviathan >.
    C’est le < Pacte > qui met fin à < l’état de nature >, synonyme d’insécurité, de précarité et de hasard, où chacun, dans la peur, est le rival de chacun, où < l’homme est un loup pour l’homme >.
    -Par le < Contrat d’association > qui transfère, < d’un commun accord >, la souveraineté particulière à l’Autorité jouissant du pouvoir absolu ( mais non pas nécessairement despotique ) -donc indiscutable.
    Modèle explicatif, métahistorique et logique.
  2. Thèse de Nietzsche, Généalogie de la morale:
    La < théorie du Pacte > n’est qu’un conte bleu…
    La Souveraineté naît de la décision et de la volonté politique d’un seul, Prince, Démiurge, plasticien de la chose sociale, qui s’impose et qui impose à la masse atomisée ses desseins, sa vision de la société et son mode de gouvernement.
    Par delà le bien et le mal, et comme effet du pur arbitraire d’un seul ou d’un groupe.
    Modèle explicatif de type généalogique.
  3. Thèse de Michel Foucault reprenant certaines analyses de Pierre Klossowski ( cf : Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, 1976 ):
    Graduellement, progressivement, réellement, matériellement, à partir de la multiplicité des corps, des énergies, des désirs, des pensées.
    Le < pouvoir > n’est pas un phénomène de domination massive et homogène, c’est une réalité qui circule et qui ne fonctionne qu’en chaîne, < en réseau > ; il n’est pas localisable, il n’est pas la propriété d’un seul ou d’un groupe.
    Chacun le subit et l’exerce. Chacun est tour à tour protagoniste et victime plus ou moins consentante.
    Chacun est < relais >. < Le pouvoir transite par les individus ; il ne s’applique pas à eux > . Modèle fonctionnaliste, écho des sociétés postmodernes et de leur organisation complexe.
  1. Conjecture ‘pataphysique :
    Les trois modèles répondent à un même souci d’intelligibilité.
    Ils semblent recevables, chacun à leur manière.
    Par prudence, il convient d’analyser -au cas par cas- quel type ou quel mixte d’ < explication > paraît pertinent..

Qu’est-ce qu’un tyran ?

Dans l’ Antiquité < Tyran > se dit : -de celui qui, chez les dieux de la mythologie, s’empare du pouvoir et l’exerce d’une manière absolue -Zeus, selon Prométhée, dans la tragédie d’Eschyle, Prométhée enchaîné ; -de celui qui usurpe le pouvoir dans une cité libre ( le Tyran de Tarente, de Syracuse… ).

La < tyrannie > qualifie ordinairement le régime politique où le pouvoir est exercé de façon arbitraire, généralement par la violence.
Tyran est devenu synonyme de < despote > ( de despotos, le maître ).
-A distinguer de la < dictature >, magistrature romaine d’exception, accordée au mérite, par le Sénat dans des circonstances extraordinaires et pour une durée déterminée.
-A distinguer du < despotisme éclairé >, justification de l’autocratie exercée par un individu ou un groupe restreint qui détient la Souveraineté et qui règne en maître absolu sur un peuple et < pour son bien >, au motif des lumières, de la sagesse et de la compétence qu’il possèderait et dont ce peuple serait dépourvu.
Le < despotisme éclairé > est l’un des grands fantasmes idéologico-politiques cultivés par les nomenclatures et autres oligarchies occidentales depuis le 18° siècle… Philosophes, Jacobins, Saint-Simoniens, Comtiens, Francs-Maçons, Bolcheviques, Technocrates, Intellectuels, Médiacratie, Eurocratie…
Avec le temps, le sens du terme est ramené à l’idée d’autocratie, d’oppression. Le < dictateur > est celui qui dicte, impose, prescrit.

  1. Par extension, < tyran> désigne quiconque abuse d’un pouvoir absolu sur autrui.
    *
    Le problème posé par la tyrannie est celui de son origine et de sa permanence.
    -Pascal ramène l’esprit de tyrannie au désir de domination universelle ( Pensées, La justice et la raison des effets, 332-58 )
    -Alain, développant une phénoménologie des < Idées et des Âges >, brosse, suivant Rousseau, Emile, le portrait de < l’enfant tyran >.
    Il dégage les conséquences psycho-affectives d’ une dépendance existentielle inévitable : le petit enfant, impuissant, qui ne travaille pas, ne peut réaliser ses souhaits ou ses caprices que par la médiation et le secours des proches. Son comportement est de type magique, symbolique : il agit non pas sur les choses mais sur les bons génies, les parents, qui ont pouvoir sur les choses.

Qu’est-ce qu’un tyran ?

Dans l’ Antiquité < Tyran > se dit :
-de celui qui, chez les dieux de la mythologie, s’empare du pouvoir et l’exerce d’une manière absolue -Zeus, selon Prométhée, dans la tragédie d’Eschyle, Prométhée enchaîné ;
-de celui qui usurpe le pouvoir dans une cité libre ( le Tyran de Tarente, de Syracuse… ).

La < tyrannie > qualifie ordinairement le régime politique où le pouvoir est exercé de façon arbitraire, généralement par la violence.
Tyran est devenu synonyme de < despote > ( de despotos, le maître ).
-A distinguer de la < dictature >, magistrature romaine d’exception, accordée au mérite, par le Sénat dans des circonstances extraordinaires et pour une durée déterminée.
-A distinguer du < despotisme éclairé >, justification de l’autocratie exercée par un individu ou un groupe restreint qui détient la Souveraineté et qui règne en maître absolu sur un peuple et < pour son bien >, au motif des lumières, de la sagesse et de la compétence qu’il possèderait et dont ce peuple serait dépourvu.
Le < despotisme éclairé > est l’un des grands fantasmes idéologico-politiques cultivés par les nomenclatures et autres oligarchies occidentales depuis le 18° siècle… Philosophes, Jacobins, Saint-Simoniens, Comtiens, Francs-Maçons, Bolcheviques, Technocrates, Intellectuels, Médiacratie, Eurocratie…
Avec le temps, le sens du terme est ramené à l’idée d’autocratie, d’oppression. Le < dictateur > est celui qui dicte, impose, prescrit. Par extension, < tyran> désigne quiconque abuse d’un pouvoir absolu sur autrui.
Le problème posé par la tyrannie est celui de son origine et de sa permanence.
-Pascal ramène l’esprit de tyrannie au désir de domination universelle ( Pensées, La justice et la raison des effets, 332-58 )
-Alain, développant une phénoménologie des < Idées et des Âges >, brosse, suivant Rousseau, Emile, le portrait de < l’enfant tyran >.
Il dégage les conséquences psycho-affectives d’une dépendance existentielle inévitable : le petit enfant, impuissant, qui ne travaille pas, ne peut réaliser ses souhaits ou ses caprices que par la médiation et le secours des proches. Son comportement est de type magique, symbolique : il agit non pas sur les choses mais sur les bons génies, les parents, qui ont pouvoir sur les choses. D’où les deux stratégies parallèles auxquelles il a recours pour les circonvenir et solliciter leur aide : la colère et la séduction. L’enfant est par excellence l’être assisté.
L’assistance nécessaire devenue assistanat est ainsi mère de tyrannie…
Et < comme nous avons été enfants avant que d’être hommes > ( Descartes ), l’adolescent et l’adulte, à leur tour, recourent assez fréquemment à ces leviers pour résoudre leurs divers problèmes et parvenir à leurs fins.
Par où il est possible de penser la genèse du fétichisme contemporain de l’Etat-Providence.
Avant d’être une relation politique, la tyrannie est de fait une des attitudes existentielles fondamentales du premier âge.
En ce sens, elle est la banalité même.
Quoi de plus commun en effet que les figures de l’ < enfant gâté > et du < peuple enfant > ?

La critique académique de la tyrannie propose deux types de remèdes :
-pédagogique, l’éducation est censée produire des sujets indépendants et responsables ;
-politique, la démocratie est censée promouvoir le sens de l’égalité et du respect d’autrui.
Mais que peuvent-elles concrètement contre les séductions de la paresse et du parasitisme, la passion de domination du semblable et le désir de reconnaissance ?
Voir à ce sujet < l’esprit de dogmatisme > dans le domaine des idées et des valeurs, si généralisé, passion inguérissable qui traduit le désir de posséder la « Vérité  » ainsi que l’ambition prosélyte de l’imposer à autrui.
Ainsi que l’avait diagnostiqué Pascal, < l’esprit de tyrannie >, caractérise de même manière le goût intempérant de < l’universel >…
N’est-il pas propre à nombre de ceux qui -en quête d’intelligibilité- se déclarent < Intellectuels > ?…


La violence. La violence est-elle un mal nécessaire ? La violence est-elle toujours destructrice ? Toute violence est-elle sans raison ? Du terrorisme.

La violence est-elle un mal nécessaire ?

Métaphysiquement, est dit < violent > tout ce qui, en survenant de l’extérieur, s’oppose au mouvement intérieur d’une nature. Thèse d’ Aristote.
Pour ce qui concerne les relations humaines, la communication du mouvement de volonté à volonté emprunte alors deux voies : -la contrainte physique ; -ou le discours ( accord des volontés, promesse, contrat ).
Pour les Modernes -l’homme étant défini comme subjectivité, intériorité et comme volonté libre-, le concept de violence signifie la contrainte physique d’accomplir une action à laquelle est soumis un sujet contre sa volonté.
Du point de vue du droit, la violence est l’usage illégitime de la force, soit l’atteinte portée à la personne humaine, soit de la personne sur elle-même, soit sur celle d’autrui, soit d’une autre sur elle, ce qui vaut donc pour tous les individus à l’ égard des autres et des groupes humains les uns envers les autres. Le mal désigne tout ce qui affecte physiquement ou moralement un individu, le blesse, le fait souffrir ou lui nuit.

La question posée soulève le problème d’un usage légitime de la force.
Ce qui paraît en droit contradictoire.
Or, du point de vue de l’Etat qui s’adjuge le monopole de la violence légitime ( selon Max Weber ) ou du point de vue éthique dans le cas de la légitime défense de l’individu ou d’un groupe humain ( selon saint Augustin ou Kant ), cet usage légitime de la force est ordinairement revendiqué et ne suscite aucune scandale.
Si l’on admet enfin que d’un point de vue métaphysique il est possible de considérer le mal comme une donnée immédiate et nécessaire de l’existence -thèse selon laquelle la violence serait inhérente à la nature de l’homme ( selon Machiavel, Hobbes, Sade, Hegel, Nietzsche et Freud )-, la légitimité de la violence défensive paraît plus qu’une simple conjecture.
Le droit autorise donc la défense comme il justifie la peine afflictive.
La métaphysique fonde d’autre part la violence sur la < nature >.
La belle âme s’en alarme.
D’autres s’en accommodent…

La violence est-elle toujours destructrice ?

Du point de vue du sens commun, l’usage illégitime de la force, la violence, enveloppe habituellement la destruction de la personne humaine, de groupes humains et de leurs biens, la disqualification des réputations, l’opprobre portée sur leur mémoire. La guerre, la calomnie et l’exécration l’accompagnent presque nécessairement.
Comment une violence pourrait-elle être constructive ?
La pensée tragique, agonale ( cf Eschyle ou le discours de Périclès dans Thucydide, Guerre du Péloponnèse ) revendique la guerre comme activité normale, affirmation du risque, du triomphe et de la gloire.
Ethique aristocratique, elle autorise la conquête, le pillage, la rapine, à l’instar des moeurs du monde homérique dont les valeurs reproduisent sur le plan humain les us de l’Olympe et les divertissements des dieux. L’humanisme de la Renaissance ( cf Burckhardt ), aux antipodes de l’humanitarisme compassionnel contemporain, social-démocrate, personnaliste et kantien, s’accommode parfaitement de la politique-lutte et de son corrélat nécessaire, la violence.
La force et la ruse sont les instruments de la volonté de puissance des condottieres, des princes et des papes. Elles ne souffrent d’aucun discrédit ( cf l’éloge de l’opportunisme et de l’art de la dissimulation par Nicolas Machiavel ).
La violence, la destruction, la répression exemplaire, la cruauté, le parjure… sont des leviers justifiés de l’action politique dès lors que l’intérêt de l’Etat est en jeu, que l’ordre intérieur et la sécurité extérieure sont menacés.
Seul compte, au regard de l’homme d’Etat avisé, le moment favorable, le < kairos > ; l’efficacité est l’unique valeur de référence.
L’action politique et le recours à la violence sont donc questions d’opportunité, non de morale ou de grands principes abstraits à la manière de la vision politique des théologiens catholiques.
Contemporain et adversaire de Bonaparte, Clausewitz,  » l’un des écrivains militaires les plus profonds  » ( Lénine ), philosophe autant qu’historien et théoricien de la guerre, définit la guerre comme duel, rapport de volontés, < acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté > ( De la guerre, 1,1. )
Issue d’un différend politique, elle est < pulsation régulière de la violence > Ni passe-temps ou divertissement, ni passion du triomphe et du risque, elle est < un moyen sérieux en vue d’une fin sérieuse >, < continuation de la politique mais par d’autres moyens.>C’est un instrument politique. Elle est nécessaire et justifiée pour autant qu’elle est utile.

Selon certains religieux, quelques philosophes et plusieurs idéologues, la violence peut être constructive de deux manières :
-Du point de vue du droit naturel -droit de la nature-, la violence de la guerre génère le cours de l’histoire humaine comme levier décisif du progrès historique ( Conquête de la « Terre promise », avènement de la « Raison », essor des « forces progressistes », extension de l’espace vital de la « germanité et de la race élue »… ).
Thèses vétéro-testamentaire ( Livre de Josué ) et coranique -en référence à l’idée d’ < élection > ou d'< alliance >-, thèse de Hegel, thèse du colonialisme européen des 19° et 20° siècles, thèse de Marx, de Lénine, de Mao-tsé-toung, stipulations d’Eric Ludendorf (La guerre totale) d’Adolf Hitler ( Mein Kampf )…
D’une manière plus euphémisée, pour Montesquieu ( Esprit des lois ), l’ existence des Etats est semblable à celle des hommes. Ceux-ci jouissent du droit de tuer pour assurer leur défense de même que les nations sont légitimées à faire la guerre afin d’assurer leur conservation.
Du droit de la guerre découle le droit de conquête qui suppose toujours l’emploi de la violence, la conquête étant une acquisition qui porte en elle l’esprit de conservation et d’usage, non pas celui de destruction.
-Du point de vue du droit naturel rationnel ( Kant, Hegel, Philosophie du droit ) le châtiment ramène le criminel au sens de ses devoirs.
La violence légitime de la justice, prévient, sanctionne, corrige, éduque.
Elle est un artifice nécessaire à l’ordre social, à l’ordre humain, à l’ordre moral et politique. Elle est édifiante et constructive.
-L’activisme interventionniste contemporain affecte à la  » bonne gouvernance de la communauté internationale  » ( O.N.U. ) le devoir et la tâche d’intervenir dans les conflits où les minorités et les peuples sont susceptibles de souffrir le despotisme, l’exaction, voire le génocide.
Remettant ainsi en cause le principe traditionnel du respect de la souveraineté des Etats-nations.

Le libre esprit, quant à lui, n’apprécie guère l’impuissance ou la faiblesse.
Il aime la santé et apprécie la force.
Mais, réfractaire à toute espèce de soumission sociale, avisé, il adopte l’attitude d’un conformisme distant et respectueux des usages de la tribu.
Il se tient habituellement à l’écart de jeux de société toujours plus ou moins sottement conflictuels. Et, selon l’adage :
-< Quand le soleil luit, on sort de chez soi ; quand il pleut, on prend son parapluie. >

Toute violence est-elle sans raison ?
La violence est le mouvement empêché ou contraint. ( Aristote )
-Pour l’irénisme abstrait, la belle âme, pour le pacifiste mystique ou selon le pacifisme de la lâcheté, la violence représente le mal absolu. Elle contredit la raison. Elle exprime l’irruption intolérable de la nature, de la sauvagerie dans les relations humaines.
Violence et raison sont donc des notions antithétiques.
-Tandis que l’idéalisme philosophique ( Kant, Hegel, Léo Strauss, Hanna Arendt, Habermas, J. Rawls… ) admet un usage légal de la force dans le cas de la légitime défense des individus et des groupes.
Dans cette perspective il existe une < raison politique pratique > fondée, appuyée sur le Droit et la Morale.
A l’instar de l’enseignement du Christianisme ( saint Augustin, saint Ambroise, saint Thomas )
-L’homme averti ne reconnaît que son < bon droit > dans un univers où tout, absolument tout, est rapport de forces et où la contrainte est le grand ordinaire des relations naturelles et sociales -fût elle masquée.
Droit… ni naturel, ni positif, ni rationnel, mais strictement… personnel.
Indépendamment de la < Loi > et des < lois > qui prévalent là où il vit.
Autonome, au sens stirnérien ou nietzschéen du terme, il ne suit que les règles de sa propre jurisprudence. Aussi opportune que discrète.
Et s’il s’interdit l’usage de la violence, cette décision ne relève que de son libre vouloir.


Du terrorisme : cf Ubu71 et Ubu72