ubu8

vers accueil vers ouvroir-de-pataphysique

Geste des opinions du docteur lothaire liogieri
Vents et marées 1
 

Palabres, par Tristan Bastit


 < … je me demandais si le vulgaire n’ a pas raison de dire que le savoir empêche de raisonner juste les hommes qui fixent exclusivement leur attention sur les livres et les réflexions qu’ ils contiennent. >
Lucien, Le Banquet ou les Lapithes
 
 

TABLE

‘Patactualité de l’événement.
D’ un différend… Qu’ en penser ? qu’ en dire ? qu’ en faire ?…
De la < connaissance > de l’ événement.
De l’ < essence > de l’ événement.
Quelques dilemmes de la patapolitique poldave…
Une remarque de David Hume.

Faut-il respecter la nature ?
Des Visions de la < Nature >.
Les dilemmes de la spéculation naturaliste pure.
Forcer, exploiter, respecter, idolâtrer.
Imagination et répétition : genèse de la < nature >.
10.03.2000

‘patalipomènes

 
‘PATACTUALITE DE L’ EVENEMENT
 < Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut le témoin ; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s’ en retourna toute agitée, toute pensive, toute remplie du désir d’ être savante, songeant qu’ elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne .>
Voltaire, Candide. Chapitre premier.
 
 D’ UN DIFFEREND… QU’ EN PENSER ? QU’ EN DIRE ? QU’ EN FAIRE ?…
 
Pataclaste : -Que pensez-vous Patadule des tous derniers événements ?
Patadule :- A dire vrai rien de bien particulier…
Pataclaste :-Comment < rien de particulier > ! … Vous ne réagissez pas à ce scandale, à cette honte, à cette menace, à cette ignominie ? En vérité on a le sentiment à vous regarder exister que rien ne vous blesse, que rien ne vous touche… Vous restez de marbre, recroquevillé dans cette frileuse sagesse qui ressemble à un indifférentisme par principe…
Patadule :-Il se peut… mais pourquoi devrais-je réagir ?… et de plus à quoi devrais-je, au nom de quoi me faudrait-il réagir ?… Y aurait-il un  » devoir  » d’ intérêt ?
Et la perception des choses relèverait-elle de la morale ?
Pataclaste : -Et pourquoi non ?…
Patadule :-En ce cas j’ y opposerais certainement une contre-obligation d’ indifférence…
Pataclaste :-Quoi ! Vous feriez profession d’ indifférentisme… Il me semble pourtant que ce Descartes dont vous faites habituellement si grand cas a défini la liberté d’ indifférence comme < le plus bas degré de la liberté >…
Patadule :-Sans doute. Mais on se méprend fréquemment sur le sens de cette proposition.
Car il ajoute que cette attitude est toujours justifiée lorsqu’ en certaines circonstances le philosophe ne peut raisonnablement trancher.
En l’ absence de certitude, il importe donc de réserver son jugement…
A fortiori lorsqu’ il s’agit d’ un ‘pataphysicien…
Et il me paraît à moi que la plupart des événements, ou prétendus tels, qui frappent à ma porte et sollicitent indiscrètement mon intérêt n’en valent pas la peine ou sont trop indéterminés pour que je puisse m’ en composer un jugement fondé.
Aussi préférè-je m’ abstenir…
Pataclaste :-Dérobade commode… qui ne vous honore pas. Vous fuyez la responsabilité qui incombe à tout un chacun. Vous désertez le camp de l’ Humanité…
Patadule :- C’est que je n’aimerai pas les concentrations… mais nous voici déjà aux gros mots… Il me semble mon cher que vous manquez de simplicité et que la considération que vous accordez aux choses humaines est quelque peu excessive… Ne regardez-vous donc jamais les étoiles ?
Ne relativiserez-vous jamais ce que nous sommes, ce que vous êtes ?
Il me souvient qu’ à ce sujet l’auteur des Problèmes de Philosophie a écrit quelques lignes fort suggestives… et qui remettent les choses en place selon leur portée véritable :
< le monde des intérêts particuliers est un monde restreint placé au milieu d’ un vaste et puissant univers qui tôt ou tard, mettra en ruines notre monde personnel… L’esprit libéré de ces contingences verra l’ univers comme dieu pourrait le voir, sans idées d’ espace et de temps, sans espoirs ni craintes, sans les entraves dues aux croyances routinières et aux préjugés habituels, calmement, sans passion, avec le seul désir de la connaissance et d’ une connaissance aussi impersonnelle, aussi purement contemplative qu’ il est possible à l’homme. >
Pataclaste : -Ce texte présente un intérêt certain mais votre référence est plutôt mal venue. Russell n’ a pas déserté le terrain du différend idéologique et a même payé de sa liberté la défense de ses convictions. Il n’a pas méprisé l’ actualité… Ses diverses prises de position ont fait -me semble-t-il-, quelque bruit !
Patadule : -Je ne saurais prétendre me comparer à ce grand philosophe… Et d’ ailleurs je ne suis nullement  » philosophe « . Je n’ en partage ni les idéaux ni le style…
Ceci étant il est vrai que je suis sourd au sensationnalisme, que je ne cours pas aux dernières nouvelles … de demain, que le journal m’ennuie, que les faiseurs d’opinion manipulateurs d’émotions collectives au nom des éternels principes me font bâiller et que les  » grands événement  » me paraissent généralement peu en résonance avec la renommée qui les précède…
La banalité me semble être la règle y compris dans le registre de ce qu’ on appelle l’ horreur ; et la répétition enveloppe le train du monde de sa monotonie.
Conséquence peut-être de maintes stupéfactions, je suis devenu singulièrement lent et mon inaptitude à la réaction ne fait que se prononcer avec l’ âge.
Effet de gâtisme précoce sans doute…
Pataclaste : -Insensibilité fautive, coupable même !
Ainsi vous n’attendez rien, vous n’ espérez rien… nul événement ne tranche d’ avec l’ordinaire, aucun fait ne retient votre attention et ne suscite une authentique réaction… vous êtes comme un homme mort, une manière de cadavre ambulant Patadule … Mais qui êtes vous donc ?… un mutant, un monstre, une aberration ?…
Patadule :-Votre comparaison me flatte … D’ une part l’ aberration est un concept d’ Optique assez approprié… Quant à l’ image du < cadavre ambulant > et pas même… exquis, il est vrai que vous touchez au plus juste… En un certain sens, je suis bien un Homme mort… puisque je n’attends rien ni de la Nature ni de l’ Humanité si ce n’est que ces deux fantasmes me laissent le peu de temps que j’ ai à vivre en paix ; car je suis convaincu de l’ inéluctable répétition des choses et des événements… bien qu’ il me faille reconnaître les pauvres variations qui accompagnent des thèmes par ailleurs fort apâlis…
Je suis -je vous l’ accorde-, un homme < sans qualités > une manière de Viennois à l’ancienne, qui vit l’ époque d’ une universelle < cacanie > ou mieux encore comme cet < Homme qui a perdu son squelette >, … d’ après le titre de ce roman fantastique en collaboration des années trente surréalistes …
Pataclaste :- Vous m’ épouvantez…
Patadule : -Vous me surprenez… Comment un rien, ou un < presque rien >, pourraient-ils vous effrayer ?… Connaissant à peu près la syntaxe du monde et pénétré de la grammaire de l’ expérience, j’anticipe l’ événementiel en sa nécessaire… contingence, à oser cet oxymoron…
Et ainsi que l’ écrivait l’Auteur des Falaises de marbre… au bord de la vaste marina < je regarde et me garde >… Vous voyez, je suis bien inoffensif…
C’est pourquoi cette attitude suscite tant de réprobation sans doute.
Pataclaste : -Votre insolent quiétisme, votre manière de vous écarter, votre refus de juger, votre ataraxie, votre apathie sont à la fois d’ un orgueilleux, d’ un prétentieux hautain plein de morgue et de lui même et ne peuvent que susciter le mépris, la dérision et l’ aversion de vos congénères…
Patadule : -Qu’ y puis-je ?… Certes je ne suis pas un fanatique de l’ interventionnisme. Je déteste les situations d’ urgence. La Presse, la presse et le stress collectif du  » village mondial  » me donnent de l’ humeur voire de la mélancolie ; et… abomination ultime, j’ en conviens, je ne parviens pas à prendre le < devoir d’ assistance > bien au sérieux… fût-elle sociale, publique ou autre… Vous voyez, je suis décidément irrécupérable et ne songerais d’ ailleurs pas un seul instant que quiconque désirât me récupérer… mûr que je suis pour la rééducation… à la doucereuse mais si efficace manière libérale/social-démocrate, cela va sans dire…
Je vous présente donc mon coeur… ainsi < mis à nu >, comme écrit drôlement le poète, et je ne cherche point à dissimuler …
Pataclaste :- C’est bien la seule vertu que je vous reconnaisse !
Patadule :-C’est que je ne comprends pas votre attitude… l’ attitude de vos semblables… celle des affairés, des excités de l’ événementiel, de tout ce peuple d’ impatients qui courent après… après quoi d’ ailleurs ?… Dites-moi donc ce qu’ ils recherchent ?.. Qu’ attendent-ils ? la < Fin des Temps >? la fin de l’ horreur et de l’ < Histoire > ?… le terme, l’ échéance, la parousie ?… la révélation et l’ apocalypse ?… Ou pour parler le langage de notre temps : un < rendez-vous du troisième type > à la Spielberg avec des petites larves vertes ?… ou jaunes, pour venir leur tenir compagnie afin qu’ ils se sentent un peu moins seuls dans le trop silencieux soi-disant cosmos ? ou … mais laissons ces fadaises s’ il vous plaît…
Pataclaste :- Le Changement, le Progrès Patadule !… La Conscience Universelle… Le genre humain est perfectible !… Le progrès par la Science, par la Pédagogie, par la Bonne Volonté, la Communication et l’ Informatique !
Le Salut!… par l’ Echange et les échanges, l’ enrichissement… Le progrès par le Net !
Les Valeurs, Patadule !… les Valeurs !… le Bonheur pour tous par la participation aux Valeurs !… et aussi… par la Bourse et le marché mondial !…
Patadule :- Les < Valeurs >… et les < valeurs >… je vois … Ubu ou… la < Conscience universelle >…
C’est donc là le tout dernier avatar de la mythologie progressiste… Et pourquoi pas la Résurrection ?
Toujours les mêmes ficelles, les mêmes lunes, toujours le même aveuglement… Cela n’ est pas sans me rappeler certains personnages de Flaubert… Vos Valeurs ne suffisent pas à réchauffer mon enthousiasme… gardez les…
Pataclaste : – Raillez Patadule…C’est pourtant le dernier acte de la réconciliation de l’ Humanité avec elle-même qui s’ annonce… le 21° siècle sera celui de son théâtre… et nous allons vivre cela !…
Patadule :- De son théâtre ?… Elle était donc séparée d’ elle même ?… à la manière des pauvres moitiés de l’anthropologie fantastique selon le Banquet de Platon … La pauvre…Comme elle a dû souffrir…
Pataclaste :- Vous êtes odieux… Elle a beaucoup souffert en effet…
Patadule :-Je le sais tout autant que vous… mais qu’ y puis-je ?… Fallait-il qu’elle naquît ?…
Pataclaste :-N’accordez-vous donc aucun crédit aux idées généreuses de Communauté internationale, de Démocratie universelle ? D’ Humanité réunie en une grande famille pour mieux résoudre le problème de ses écologiques relations avec son alliée la Nature ?…
Patadule :-Vraiment non… Mais tel est donc le fin mot de votre herméneutique… et voilà pourquoi vous recherchez sans cesse dans l’ événement dernier le signe et la justification de votre foi… Vous êtes un esprit religieux Pataclaste.
Moi pas…
Pataclaste :- Je sais votre matérialisme outré… Pour mon particulier j’ avoue avec une certaine fierté que nul événement ne m’ est étranger… et qu’ en effet je ne professe pas comme vous le faites un indifférentisme qui sent son athéiste absolu…
Patadule : -S’ il vous plaît de me baptiser ainsi…
Cependant au lieu d’ échanger des amabilités il serait peut-être plus judicieux d ‘en venir au fond de notre différend…
Pataclaste : – C’est à dire ?
Patadule : -C’est qu’ avant de contester le bien fondé de ce que vous appelez avec un certain mépris mon < indifférentisme >, mon < matérialisme > et mon < athéisme absolu >, il faudrait préalablement disputer de ce qui éventuellement le soutient … préciser ma propre expérience de l’ évènement… et poser alors la question de savoir ce qu’ est un événement… Car il est probable que l’attitude apparemment si condamnable que vous réprouvez n’ est que la conséquence logique d’ une certaine vision de ce qu’ est un fait et de l’ interprétation ou de l’ absence d’ interprétation qu’on en peut proposer.
Pataclaste : -Une recherche portant sur des mots… alors que tant de maux nous accablent !… Quand donc cesserez-vous de nous payer de votre frivolité ?!…
Patadule :-Ne sauriez-vous pas m ‘éclairer, vous, un homme de bonne volonté et de plus instruit des choses de l’ Histoire ?… Ce terme d’ événement est pour moi si… ambigu…
Pataclaste :-Vous vous moquez ! Je vous parle morale et vous prétendriez m’ entretenir… de questions de grammaire ?!
Patadule :-C’est que je discerne dans la grammaire l’ un des rares outils d’ intelligibilité des choses dont je dispose… venez donc à mon secours… persuadez-moi du bien fondé de votre enthousiasme…
Mais voici venir Patadelphe…
 

Jean-Antoine Watteau, l’indifférent


…. Nous nous entretenions, mon ami, de l’ événement et de l’ actualité… et nous nous demandions ce qu’on en pouvait penser…
Patadelphe :- Vous savez qu’ en ce qui me concerne -à la différence du bon Socrate-, je ne pense jamais… je me contente d’ examiner les pensées des autres…
Pataclaste :- Je connais de réputation votre travers… votre vice insinuant d’ invétéré et stérile voyeur …
Patadule :-… les choses se présentent mal… Ne puis-je encore une fois en appeler à votre bonne volonté Pataclaste ?…
Pataclaste :-… Je veux bien vous accorder quelques instants… à la condition de pouvoir me dégager de l’ entretien à ma guise…

DE LA < CONNAISSANCE > DE L’ EVENEMENT
Patadule :- C’est accordé…
Commençons donc : Qu’ est-ce qu’ un événement ? que pouvons-nous dire de l’ actualité ? ou encore : y a-t-il quelque chose comme un jugement d’ actualité ? et quelle attitude adopter à son égard ?
Pataclaste :-Je ne vois vraiment pas où est l’ embarras … le mot désigne ce qui arrive ou ce qui arrivera… où est le point de difficulté ?
Patadelphe :- Ainsi tout ce qui arrive mériterait le nom d’ événement en dehors des considérations de sens et de valeur ?
Pataclaste :- Je n’ ai pas dit cela. Je précise : c’est un fait qui attire l’ attention par quelque caractère singulier…
Patadule :-Un fait < qui attire l’ attention > est un fait notable ; et un fait notable en est un qui a de l’ importance pour tel ou tel, pour un groupe, une société donnée, une réunion d’hommes…
Patadelphe :- Vous allez trop vite… Tout événement est singulier certes mais tout événement singulier est-il notable ? Et de surcroît en lui même ou pour tel ou tel ?
Patadule :-Et que signifie ce terme : < notable > ?
Pataclaste :-Il désigne tout ce qui recèle la valeur d’ un signe distinctif en regard d’ un critère…
Patadelphe :- Mais un critère n’est pas une chose, c’est une idée, une relation non réflexive ; tout critère est critère de… il ne peut pas ètre critère de soi…
Pataclaste :- Où voulez-vous en venir ?
Patadelphe :- Au fait que tout événement singulier ne possède pas par lui même la valeur de fait notable mais qu’ il reçoit cette valeur de celui qui la lui accorde. Le critère n’est donc pas dans la chose. C’est une idée qui norme le jugement sur la chose, qui qualifie l’ événement et qui le distribue sur une échelle donnée.
Patadule :- Elle est donc relative.. relationnelle et subjective…
Pataclaste :- Je ne vous suivrai pas dans cette conséquence… Il y a des événements qui en eux-mêmes et par eux-mêmes retiennent notre attention ; et qui ont de l’ importance… qui sont importants en vertu de tel ou tel caractère qu’ ils présentent et cela indépendamment de ceux qui en prennent connaissance.
Patadelphe : -A vous entendre le sens de l’ événement serait donc inhérent à l’ événement ?…
Pataclaste : -C’est évident. Il y a des faits qui en eux-mêmes sont odieux, vicieux, ignobles, criminels… inhumains ; vous ne pouvez tout de même pas ne pas m’ accorder cela ?
Patadelphe :-Ce n’est pourtant pas si évident… L’ < odieux >, l’ < ignoble >, le < criminel >, à reprendre vos exemples, sont des qualifications… et ces qualifications ne relèvent-ils pas du jugement et de l’ interprétation, en l’occurrence de l’ affectivité ou du droit ?… Il me souvient que Hume, l’ illustre philosophe écossais s’ étonnait qu’ on puisse considérer qu’ il existât quelque chose comme des actes vicieux…
Pataclaste :-Il n’ était pas un peu pervers lui même votre Ecossais ?
Patadule :-C’était selon la renommée le plus civilisé et le plus courtois des hommes…
Patadelphe :-Laissons de côté la moralité de notre penseur… Il raisonnait à peu près de la manière suivante :
-soit un événement, une action reconnue comme vicieuse… un meurtre prémédité par exemple. Qu’ on l’ examine sous tous ses aspects, on ne saurait découvrir cette existence réelle, ce point de fait qu’ on appelle < vice >… L’ examen ferait apparaître certes divers motifs, différentes passions en jeu ; mais le < vice >, quant à lui, échapperait complètement tant que l’ on considère l’objet.
Pataclaste :-L’ idée du vice ne proviendrait que de notre désapprobation de l’ acte et le vice serait extérieur à l’ acte ! Le vice serait de nous qui en jugeons !… il naîtrait de nous!… il n’ habiterait donc pas l’objet. Il n’y aurait pas d’actes vicieux !… Ce sont de belles chansons que vous me donnez là !
Patadelphe :-Nullement. Ce que je cherche à établir, c’est que < ce qui arrive > ne devient événement, et ne revêt le statut de fait notable qu’ au regard d’ une interprétation qui lui est extérieure, qu’ en  » raison  » d’ une grammaire interprétative, d’ une herméneutique réactive et projective … et d’ une hiérarchie de valeurs au moins implicite…
Patadule :- … et donc qu’ il ne faut pas confondre l’ordre des événements et le plan des jugements de valeur relatifs à ces événements…
Patadelphe :-Ajoutons qu’ il convient de distinguer les différents ordres de langage. Je les énumère : l’ordre logique, l’ ordre physique, l’ordre moral et l’ordre psychologique.
Ainsi mêler les différents ordres constitue une erreur assez habituelle aux implications fâcheuses…. < la mer est cruelle >, < la loi est inhumaine >, < le nombre quatre est moins séduisant que le nombre six >, < la constitution est loyale >… bien que grammaticalement corrects, ces énoncés sont dépourvus de sens… excepté pour la licence poétique qui peut tout se permettre dans la mesure où l’ objectivité est le cadet de ses soucis.
Patadule : -Et de la même manière -à reprendre l’exemple de Hume-, je ne puis dire que tel acte est < vicieux > sans indiquer qui définit ce qui est vicieux et ce qui ne l’ est pas.
Ce ne sont que conventions de langage et effets de goût…
De surcroît, ce qui est stipulé vicieux aujourd’ hui le sera-t-il demain ?… Un geste ressenti dans le désarroi et comme  » hostile » par l’ un sera accueilli par l’ autre avec enthousiasme comme l’occasion d’ un défi à relever… Ce qu’ on appelle l’  » horreur  » est susceptible de réactions, d’ attitudes et de qualifications très contrastées…
Ainsi le spectacle d’ une exécution peut susciter la révolte de Picasso ou l’esthétique indifférence de Manet… comme Bataille l’ a montré…
Pataclaste :- C’est donc selon vous du fait du jugement de valeur qui est porté sur lui que l’événement devient événement ?
Patadelphe :-Certainement.
Pataclaste :- Mais alors, dans cette hypothèse, il y aura pour un même événement autant d’ interprétations que d’ herméneutes et nous sommes voués au différend…
Patadule :-A la relativité et éventuellement au conflit des interprétations, oui… Ce qui signifie que l’ interprétation est toujours susceptible de plusieurs grammaires interprétatives…
Patadelphe :- … et qu’ il n’ y a pas d’ < événement > au sens de  » fait notable  » en soi et par soi mais par nous et pour nous… du moins quant à la question de sa valeur… car pour ce qui est de sa simple description, c’est autre chose ; et l’ accord des esprits peut-être trouvé… par des méthodes scientifiques portant sur les conditions de l’ observation ; cela s’entend.
Patadule :-En conséquence de quoi nul n’ est habilité à juger de la valeur du jugement d’autrui à propos de l’ événementiel. Puisqu’ en ce domaine tout est égal, tout se vaut, tout est affaire d’ appréciation subjective et d’ appréciations d’appréciations…
Regardez donc du côté de nos amis les historiens…
Patadelphe :-Et il n’ existe aucun tribunal suprême, aucune juridiction auprès de quoi aller chercher un jugement de dernière instance pour prononcer un arrêt définitif sur l’ importance réelle de < ce qui arrive > sauf à invoquer le recours animiste !… d’ une prétendue  » conscience universelle  » en surplomb qui vaudrait à la fois en appel et en cassation.
Pataclaste :- Vous m’ effrayez… vous développez le point de vue de l’ absolue amoralité…
Patadule :- Tout a un prix mon cher, y compris l’ honnêteté intellectuelle…
C’est pourquoi, ceci étant accordé, s ‘il est accordé, il me semble assez mal venu de reprocher à quiconque … une attitude d’ abstention… ainsi que vous le faisiez au début de notre entretien.
Car n’ avoir rien à dire concernant tel ou tel événement peut signifier soit qu’ on se tait faute d’ information suffisante pour se prononcer en toute connaissance de cause, soit qu’ on choisit par prudence le silence pour toutes sortes de raisons et notamment afin de ne pas ajouter à la cohorte des inévitables interprétations qui se disputent la timbale de vérité…
Patadelphe :- … puisqu’ on ne saurait échapper de toutes façons à l’ interprétation ; et que toute relation à prétention objective de l’ événement est déjà en elle même interprétation.
Patadule :- Reste alors à préciser les grammaires interprétatives, les différentes herméneutiques…
Pataclaste : -Si on accepte votre postulat rien de plus raisonnable. Mais je persiste à affirmer contre votre subjectivisme et votre Hume que les qualifications possèdent bien un fondement objectif dans les choses et dans les événements.
Et qu’ il existe des actes odieux en eux-mêmes, contraires à l’ Humanité, crimes qui répugnent au genre humain et qu’ il convient de sanctionner sans tergiverser.
Patadelphe :-Qui répugnent, certes… à tout le moins à… certains, ou comme on dit < universellement >… mais manifestement pas… à tous… puisque d’ autres les commettent… Et ne sont-ils point membres eux aussi et à leur manière -fût-elle jugée regrettable par les premiers-, du genre humain ?…
Il me semble que vous confondez < l’ Universel > qui est une catégorie morale et le < général > qui est une notion logique Pataclaste…
Patadule : -Ainsi jugement d’ évaluation n’est nullement jugement d’ observation… Si nous n’admettons pas cette distinction, j’ ai grand peur que nous ne puissions avancer …
Pataclaste :-Hé bien ! poursuivez sans moi… je suis bien curieux de savoir jusqu’ où votre analyse va vous mener… ou plutôt… je le devine trop bien… au nihilisme !

.Patadule :- Comme vous voulez…
… Donc une herméneutique est un discours interprétatif des événements qui double la volonté d’ explication de certaines formes d’ expression humaine.
Patadelphe : -Quel que soit le principe retenu, le procédé est pourtant identique : resituer le fait, l’ événement interprété comme  » notable », au sein d’ une succession devenue série où il prendra sa place et sa fonction et de laquelle il recevra son intelligibilité ; ce que Leibniz et … Pangloss nomment sa < raison suffisante >.
Patadule : -A la manière d’ un prédicat contenu dans le sujet, d’ un accident enveloppé par son essence… Car l’ existence est de part en part logique. Et si < le réel est rationnel >, comme le prétendra Hegel, c’est que le rationnel est le réel… dans le meilleur des mondes possibles. Car il ne saurait en exister d’autre.
Ainsi que le prétend l’ herméneute philosophe, le grand initié…
Patadelphe :-Et pour cela il lui faudra concevoir le fait comme conséquent préformé dans ses antécédents, le ramener à sa cause, puis lui adjoindre une valeur de signe, de symptôme.
Patadule :-Ou encore, dans la langue d’Aristote et selon la métaphore vitaliste, l’ événement sera pensé comme l’ actualisation de la puissance ; ainsi du fruit issu du bourgeon.
L’ idée d’ < issue > recouvrant très exactement le sens étymologique de l’ idée d’ < événement >.
Patadelphe :- Passons maintenant au point nodal de la séparation de l’ interprétation et de l’ explication.
Celle-ci peut être objective, celle-là -qui s’efforce de l’ être, ne l’est en fait jamais puisque les postulats herméneutiques sont par définition invérifiables.
L’ herméneutique est condamnée à la pétition de principe ; et elle est -à utiliser le critère de scientificité des propositions selon K. Popper-, infalsifiable.
Patadule :-Juger de l’ actualité c’est donc prétendre émettre un jugement enveloppé dans une herméneutique au moins implicite par laquelle le fait prend son sens au sein d’ une série événementielle dont il vérifie la raison suffisante.
Patadelphe :-Et c’est l’ Intellectuel, cet < historien du présent >, comme le définissait Michel Foucault, celui qui sait, à qui revient la charge d’ < autopsier > l’ événement ; comme moment d’ une histoire, de < l’ histoire de la Raison >, si l’ interprète est hégélien ; comme < jalon du progrès de l’ esprit humain >, dans une perspective kantienne ou d’ après la tradition des Lumières… de Condorcet à ses contemporains sectateurs…
Patadule :- … ou comme épiphanie de tout autre principe interprétatif posé à priori par l’ oraculaire herméneute..
Patadelphe : – C’est pourquoi – » l’ Histoire  » étant entendue comme procès-, le < fait notable > sera interprété par exemple et selon le cas comme signe du progrès de la conscience universelle ou … navrante décadence.
Patadule :- Ainsi nous avons affaire à une ontologie de l’ actualité historique qui fixe comme réel, l’ événementiel et comme notable, parmi < ce qui arrive >, tout ce qui vérifie le postulat interprétatif qui fonde la vision herméneutique.
Patadelphe :-Mais dans tous les cas -discours philosophique d’après les postulats kantiens, providentialiste religieux à la manière d’ un Bossuet, économique selon les haruspices de la Bourse, ou autres encore, on constate la même répudiation du hasard, le même refus de l’ idée de chaos déterministe.
Patadule :-L’événement est avènement. Il fait sens.
Patadelphe :-L’ herméneutique est bien l’ anti-chaos recherchée par le prêtre, l’ idéologue et l’ intellectuel devenus… < témoins > du bien fondé -du moins le pensent-ils-, de leur propre… spéculation.
Et c’est là ce que nous, ‘pataphysiciens, nous nous permettons de contester.
Contre Pangloss et ses contemporains avatars, nous postulerons au contraire le principe ‘pataphysique de raison insuffisante qui nie et la réalité ontologique du  » sens  » de l’ événement et la valeur explicative de la pensée herméneutique.
Nous affirmerons au contraire l’ hétérogénéité absolue du fait et du sens.
Patadule : -Et nous en tirerons la conséquence, c’est-à-dire notre incapacité à affirmer quoi que ce soit de pertinent et de justifié à propos du  » cours des événements. »
Succession, certes, continuité peut-être, signification, non pas.
Nous nous satisferons d’ en prendre acte.
Et c’est pourquoi nous nous garderons bien de porter un jugement sur l’ actualité…
Patadelphe :- … Aussi, selon la bonne vieille tradition sceptique et kuniste, nous observerons, nous accueillerons l ‘événement et les bavardages qui l’ accompagnent presque nécessairement -comment faire autrement ?…- mais nous nous défierons des paroles interpellantes et intimidantes qui d’ordinaire l’enveloppent, qui nous hèlent, nous convoquent, qui nous somment… et qui nous assomment !
Patadule :-… et nous nous tairons… ob-sti-né-ment !
Patadelphe :-Car sur < le fond de l’ affaire > , il n’ y a rien, il n’ y a jamais rien à dire… sinon à exprimer quelque goût… quelque sentiment ou préférence personnelle qui n’ autorisent aucunement le jugement réfléchissant de type kantien…
Patadule :-… c’est-à-dire la prétention incroyable à passer par une hyperbole audacieuse du singulier à… l’ universel, et de l’ expérience individuelle au témoignage ou… au magistère !
Patadelphe :-Et nous n’ irons pas, à la manière de certains, chercher dans la  » troisième critique « , la Critique du jugement, de quoi étayer un quelconque jugement d’appréciation rationnel, < universel et nécessaire >, portant sur  » l’ actualité « .
*

Patadule :-Vous voyez Pataclaste… notre manière de ne pas nous soucier de l’ actualité n’ est pas dépourvue d’ une certaine cohérence… quand bien même vous la jugeriez fort contestable…
Pataclaste :- Il ne s’agit aucunement de la cohérence de votre attitude… le discours d’ un fou peut être d’ une extrême cohérence… Je nie la valeur du postulat de base qui fonde et mine votre thèse… car je prétends moi que l’ événement fait sens !
Patadelphe :- Votre affirmation est éminemment… incontestable… je dois vous l’ accorder…

DE L’ < ESSENCE > DE L’ EVENEMENT
Patadule : -Mais peut-être serait-il plus judicieux de déplacer la question et d’ en venir maintenant à la racine de la chose…
Pataclaste :-… au problème ontologique ?…
Patadule :- … à la détermination de ce qu’ est un événement… de ce qu’ est l’ actualité…
Patadelphe : -Allons… encore un effort…
Quittons le terrain du sens, de la valeur, du différend et du conflit des interprétations pour gagner le lieu de l’ essence…
Celui de la nature de l’ événement.
Patadule :-Problème métaphysique… et plus paisible… y a-t-il une ontologie de l’ actualité ?
Patadelphe :- Certainement. Quelle réalité pourrait prétendre s’y soustraire ?… mais elle sera singulièrement limitée…Que faire d’autre que de convoquer le vocabulaire traditionnel de l’ Ecole… < passé, possible, imminence, actualisation, puissance, idéal… >, ces concepts logico-métaphysiques distinguant les différences entre l’ < actuel > et d’ autres modalités de l’être..
Patadule :-Précisément… ces concepts sont-ils toujours… d’ actualité ?…
Patadelphe :-Que voulez-vous dire ?…
Patadule :-Qu’ un certain nombre … d’ événements sont advenus qui ont, le siècle dernier, singulièrement remis en cause les antiquités que vous venez d’ énumérer.
Et notamment dans le domaine scientifique.
Patadelphe :- Vous pensez aux trois grands bouleversements qui ont pour nom la < Relativité générale > , la < Mécanique quantique> , et la < Théorie du chaos >…
Patadule :- Tout juste…
Patadelphe :-Et vous suggérez que leurs implications et les conséquences qu’ on en peut tirer pourraient contribuer à mieux préciser les idées d’ < événement > et d’ < actualité >?
Patadule :-Certainement…
Patadelphe :-Où cela va-t-il nous mener ?…
Patadule :-A la spéculative pataphysique certes … mais nous pouvons au moins toucher la question…
Patadelphe :-Touchons… Que pourrait donc bien être une ‘pataphysique de l’ événement ?
Patadule :-Notons de suite que… < ce qui arrive >, chose, état de chose, mélange de choses… est dit< événement > -eventus selon l’ étymologie-, en tant qu’ il est toujours « issu de »… résultat.
Que ce soit du développement d’ un potentiel, passage de la puissance à l’acte ; d’ une rencontre aléatoire, effet de hasard ; ou encore d’ un artifice, comme produit d’ un travail humain.
Tout événement est ainsi effet d’ un procès notamment selon la nouvelle image du réel proposée par la science.< Réalité, c’ est procès >, affirme Whitehead ; < un certain rythme prolongé d’ activité >, écrit Bachelard.
Patadelphe :-En mathématique l’ événement tire sa signification et sa portée symbolique de la théorie des probabilités. La définition laplacienne stipule que la probabilité d’ un événement donné est égale au nombre de cas favorables à cet événement divisé par le nombre de cas possibles, en supposant tous les cas équiprobables.
Cela dit, l’ objectivité mathématique est spécifique, distincte de l’objectivité du monde sensible.
Et nous restons ici comme l’affirme Jean Toussaint Desanti sur le plan des < idéalités >.
Les sciences de la nature sont plus indicatives. Et elles ont permis au cours du 20° siècle la construction du concept métaphysique d’ événement notamment par Bertrand Russell et A. N. Whitehead d’ après la Relativité et la Physique quantique.
Par là même, elles ont clos le cycle conceptuel de la métaphysique classique d’ Aristote à Leibniz et elles ont substitué aux concepts d’ < événement / substance>, de < passage de la puissance à l’ acte > et au < principe de raison suffisante > la création d’ une grammaire ontologique accordée aux principaux opérateurs de la physique contemporaine : < Relativité / Espace-Temps / Quanta / Emergence chaotique et Complexité >.
La révolution conceptuelle est donc totale.
Ainsi selon Whitehead, Process and Reality, l’ événement est-il indissociable de l’espace-temps. Objet concret, entité, il est toujours relation : en relation ; relation à l’espace-temps ; relation avec les autres « événements  » de l’ environnement ; relation avec les observateurs.
Mais c’est Bertrand Russell qui a remis en question la notion même de < particulier >, reléguant ce concept dans la préhistoire de la ‘pataphysique.
L’idée de < particulier > est inadéquate parce qu’ elle suggère trop l’ illusion substantialiste et en logique la forme prédicative de la proposition qui lui est corrélative où le < particulier > est désigné par un nom propre…
Patadule : -… le problème auquel s’est heurté Russell, Human Knowledge… celui de savoir ce que nomment les noms …
Patadelphe : -La réponse du philosophe est qu’ ils nomment des événements c’est à dire des qualités qui sont associés à des régions de l’ espace-temps.
Dans cette perspective l’objet / événement n’est plus un < ceci >, un < particulier >, une substance pensée comme le support inconnaissable des qualités. Il désigne un < faisceau de qualités coprésentes > signifié par un nom propre.
Evénement-faisceau non récurrent de qualités elles mêmes dépourvues de continuité spatio-temporelle.
Patadule :-Une philosophie des événements se substitue ainsi à une ontologie de la substance, du particulier.
Ce qui ne peut qu’ enchanter le ‘pata-physicien…
Patadelphe : -Le monde < connu >, l’ événementiel, serait donc composé de faits expérimentés par l’ observateur soit individuellement soit collectivement. Dans le premier cas, à l’ échelle microphysique, ils paraissent n’ être soumis à aucun déterminisme. Dans le deuxième cas ils obéissent dans leur ensemble à une régularité statistique d’ autant plus étroite que leur nombre est plus élevée.
Patadule : -Et dans l’ intervalle on relève des suites d’ événements orientés par une < cause > déterminante, des liaisons qui font correspondre des séries d’événements variant simultanément, des suites ordonnées de phases, d’ états qui règlent l’ évolution des systèmes physique, biologiques et sociaux.
Patadelphe :-Sans compter nombre de phénomènes étrangers à toute règle quelconque….
Patadule :-Ainsi le  » réel  » expérimenté ne connaît-il que des événements singuliers.
Il est la succession et l’ enchevêtrement des événements singuliers repérés au moyen des lois générales dégagées par les sciences…
Patadelphe : -… ces matrices, ces fonctions propositionnelles dont la nature est purement logique et qui permettent de construire des propositions singulières susceptibles elles et elles seules d’ être vérifiées ou infirmées.
*

Pataclaste : -… Ainsi, à résumer vos propos et par réductions successives, j’obtiens ceci : nous sommes passés de la valeur au sens, du sens à la substance, de la substance à la qualité… de la qualité à … à quoi d’ ailleurs ?…
Patadule :-… le monde fuit entre nos doigts Pataclaste… de plus en plus difficile à cerner, divers, variable, complexe, fonction de l’ échelle d’ observation, aléatoire, chaotique, imprévisible.. certes déconcertant et dangereux… mais… si intéressant…
Patadelphe :-Et dans ce contexte, que signifie la prétention à émettre un quelconque jugement de < connaissance >, sinon par modélisation grossière -fût-elle mathématique, approchée, du « réel » ?…
… quant au jugement de valeur…
Pataclaste :-Il se peut. Mais moi je ne vis pas dans ce monde extrême et affolant où tout passe et où rien ne demeure ; où les notions de sujet, de substance, de conscience et de responsabilité n’ont plus cours. Je vis parmi les hommes. Je partage leur expérience, leur temporalité, leurs espoirs et leurs déceptions. Et il faut qu’ ils prennent position… Or vos concepts et ceux de vos philosophes, aussi séduisants soient-ils, ne sont pas opératoires dans cet univers là.
Et c’est ce monde seul qui m’ intéresse et qui -j’ en suis certain-, intéresse la plupart des hommes dont vous pouvez bien railler la faiblesse et la vanité des conceptions métaphysiques…
Mais ce sera en vain.
Car ils ne vivent pas dans l’ univers kaléidoscopique de votre < ‘pata-physique >…
Patadule : -… athéisme axiologique et agnosticisme épistémologique… il est vrai…
Pataclaste :-Et c’est tant mieux pour eux…
Patadelphe :-Soit… Notre désaccord sera donc complet Pataclaste….
Cependant, pour vous divertir, je vous suggère pour exemple autant que pour exercice ces quelques dilemmes d’ actualité qui peut-être exciteront votre sagacité…


QUELQUES DILEMMES DE LA PATAPOLITIQUE POLDAVE…
< République des citoyens ou démocratie communautariste des minorités, des cultures, des ethnies, des ghettos ? République des citoyens ou démocratie des actionnaires ? Egalité républicaine ou principe de discrimination positive ? Politique des quotas ou sélection par voie de concours égalitaire ? Devoir d’ ingérence démocratique ou droit à l’ indifférence ? Progrès de la Conscience universelle ( Kantisme cosmopolitique), ou maintien du principe de Souveraineté nationale ? Renforcement de l’Etat national ou évanouissement progressif au sein du marché mondial et des Institutions internationales de régulation et de contrôle ? Restauration de la fonction politique représentative ou émergence d’ un nouveau despotisme éclairé? Capacité politique reconduite des peuples ou disqualification de la souveraineté populaire déclarée < incompétente-et-tentée-par-le-péril-populiste > et
pouvoirs transférés aux < néo-führers softs nationaux et internationaux> : Juges, Experts, Comités de Sages, d’ Ethique, Banquiers-Centraux, Autorités religieuses et spirituelles… ou autres… ?
Et encore : recevoir, accueillir, régulariser, intégrer, assimiler ou … incarcérer, renvoyer et exclure ?
Et enfin… la Poldavie en Eurubuland : une Vision autonome ou l’ intégration à une grosse Suisse sous contrôle nord-atlantique ? >
*
Patadule :-La belle et perpétuelle machine à disputes que voilà… il y a de quoi faire…
Pataclaste : -Nullement !… vaste programme au contraire… et intéressants et féconds débats en perspective… Car en quoi s’agit-il là de dilemmes ?… je ne vois que des alternatives qui suggèrent leur dialectique résolution par la libre discussion et la bonne volonté…
Patadelphe : -… uniquement en regard de l’ attitude du ‘pataphysicien face au jugement d’actualité… Car pour la conscience patagone il s’agit là de pièges dans lesquels il faudrait nécessairement choisir entre deux partis qui seraient l’ un et l’autre à rejeter…
Patadule :-… si justement il ne fallait pas choisir…
Pataclaste :… j’oubliais votre indifférentisme par principe…
Patadelphe : -Il s’agit pourtant moins d’ une question de principe… que d’ une question de fait.
Et puisqu’  » il faut bien s’arrêter « , je vous propose cette belle page du grand sceptique écossais qui vous donne tant d’ humeur…
Patadule :-…’pat-actualité du Traité de la nature humaine… de la sempiternelle monotonie des choses…
Pataclaste : -faire enrager le monde est décidément… votre plus grande joie…
Patadelphe : -Je vois que vous n’avez pas oublié vos classiques.

UNE REMARQUE DE DAVID HUME
< Tout le monde reconnaît qu’ il y a beaucoup d’ uniformité dans les actions humaines, dans toutes les nations et à toutes les époques, et que la nature humaine reste toujours la même dans ses principes et ses opérations. Les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions ; les mêmes événements suivent les mêmes causes. L’ ambition, l’ avarice, l’ amour de soi, la vanité, la générosité, l’ esprit public : ces passions, qui se mêlent à divers degrés et se répandent dans la société on été, depuis le commencement du monde, et sont encore la source de toutes les actions et entreprises qu’ on a toujours observés parmi les hommes. Voulez-vous connaître les sentiments, les inclinations et le genre de vie des Grecs et des Romains ? Etudiez bien le caractère et le genre de vie des Français et des Anglais ; vous ne pouvez vous tromper beaucoup si vous transférez aux premiers la plupart des observations que vous avez faites sur les seconds. Les hommes sont si bien les mêmes à toutes les époques et en tous les lieux, que l’ histoire ne nous indique rien de nouveau ni d’ étrange sur ce point. >
( 16.02.2000 )


 FAUT-IL RESPECTER LA NATURE ?

Gaia ou la turbulence, composition originale


< Votre nature n’ est qu’ un mot pour signifier l’ universalité des choses >
Voltaire, Dictionnaire philosophique
*
< Car la nature n’est qu’ une farce ni moins ni plus intéressante qu’ une autre >
Subsidia pataphysica 0
 **
Charmante : -Sur quel sujet as-tu peiné aujourd’hui gentil cousin ?…
Aimable : -On m’ a demandé de disserter sur la question de savoir s’ il fallait ou non < respecter la nature > …
Charmante : -Curieuse et assez paradoxale question… Et qu’ as-tu répondu ?…
Aimable : -J’avoue avoir été un peu embarrassé… peut-être aurais-tu quelques lumières…
Charmante : -… certaines lueurs oui… mais cela risquerait de nous entraîner fort loin…
Aimable : -Qu’ à cela ne tienne mon amie, je dispose de tout mon temps…

DES VISIONS DE LA < NATURE >
Charmante : -Pour démêler la question et poser le problème correctement il faudrait auparavant définir les concepts de ton sujet… < nature >, < respect >, < devoir >…
Aimable : -Ce que j’ ai fait… Hé bien, reprenons !… et commençons par l’ idée de < nature …

Charmante : -Autant dire par la difficulté majeure… qu’ a-t-on à l’ esprit quand on emploie ce mot ?

Aimable : -On évoque d’ ordinaire l’ ensemble des êtres qui composent l’ Univers… puis l’ordre supposé de cet Univers, enfin le système des lois qui concourent à l’ existence des êtres et à la succession des choses…

Charmante : -Nous sommes donc là en pleine spéculation … < ensemble, univers, système des lois, ordre >… cinq notions ou plutôt cinq hypostases majestueuses pour caractériser cette noble dame, cette vigoureuse matrone, la Nature… j’ ai à l’oreille comme l’ écho d’ un célèbre poème de Goethe qui lui est lyriquement dédié…
< La nature, elle nous entoure, elle nous enferme : impuissants à en sortir, nous sommes impuissants à pénétrer plus profondément dans son sein ; sans nous le demander, sans nous avertir, elle nous entraîne dans son tourbillon et s’ élance avec nous, jusqu’ à ce que, épuisés par la fatigue, nous nous échappions de ses bras maternels. Elle crée éternellement des formes nouvelles. Ce qui est n’ a jamais été, ce qui était ne renaîtra plus, tout est nouveau et cependant toujours ancien. Nous vivons au sein de la nature, et nous lui sommes étrangers ; elle nous parle sans cesse, et cependant elle garde fidèlement ses secrets ; nous agissons perpétuellement sur elle, et nous n’avons sur elle aucun pouvoir. On dirait qu’elle ne s’ est assigné d’ autre but que l’ individuel, et cependant les individus ne sont rien pour elle ; elle bâtit sans cesse, elle détruit toujours, et le lieu où elle élabore ses merveilles est inaccessible. Elle vit dans ses enfants, mais la mère, où est-elle ? Elle est l’ unique artiste, créant à la fois les êtres les plus simples et les plus complexes. Il y a en elle mouvement, puissance formatrice, vie éternelle, et cependant elle ne progresse pas ; elle se modifie sans cesse, et partout éclate son instabilité ; elle a jeté sa malédiction sur le repos… >
Charmante : -Page magistrale qui illustre superbement toute la poésie de la raison pure… Remarquons que dans ce registre le différend et la polémique n’ont cessé d’opposer les sectes religieuses, philosophiques et positivistes…
Aimable : -C’est pourquoi j’ai cité la fable judéo-chrétienne, la Vision théologique de la < création >, et j’ ai développé le conte de l’ état naturel de l’ homme < corrompu par le péché >, par opposition à l’ < état de grâce >… en évoquant des thèses de saint Paul, d’ Augustin, de Calvin et de Saint-Cyran…
Charmante : -Tu as bien fait… le < péché> est la nourriture naturelle de tous les dévots … et avec l’hostie de la sainte Repentance, leur viatique… Il est aussi la condition de possibilité de ce qu’ ils nomment, assez narcissiquement, leur < salut > dans l’ économie générale de la < rédemption > par le < Sacrifice >.
Quelle belle histoire que celle de la christologie…
Charmante : -Et des plus mystérieuses…
Aimable : -Puis j’ ai mentionné le grandiose système de Spinoza… le panthéisme tant abhorré de la caste rabbinique d’Amsterdam et cause de son excommunication… cette mathématique rêverie de la natura naturans, où le < dieu > est identifié à la < nature >…
Charmante : -…< ce qui est en soi et conçu par soi… essence éternelle et infinie >…
Aimable : – … < Dieu considéré comme une cause libre >…
Charmante : -De mieux en mieux… Tu progressais décidément dans le sublime et la littérature fantastique… mais je suppose, mon chéri, que telle ne fut pas ta manière de présenter ces nobles discours…
Aimable : – … mon amie tu sais ma prudence et mes précautions… il nous faut bien nous autres impies donner le change…
Charmante : – … Peut-être aurais-tu pu citer, à titre d’ illustration, le mot célèbre de Bossuet qui met l’ accent sur la finalité intentionnelle et providentielle : < Sous le nom de nature nous entendons une sagesse profonde qui développe avec ordre et selon de justes règles tous les mouvements que nous voyons >.
Aimable : -Comme cela est beau… merveilleux même… J’ai conclu ce point par la présentation de la doctrine kantienne et de ses succédanés positivistes/scientistes pour lesquels la < Nature > se réduit à l’ ensemble de ce qui est soumis à des < lois > scientifiques…
Charmante : -Les Prolégomènes à toute métaphysique future… Ici pas de problème, du moins en apparence, car il y aurait beaucoup à dire relativement à la portée des idées de < loi > et de < déterminisme >…
Aimable : -… Certainement… Mais poursuivons.
J’ ai ensuite précisé qu’ on entend également par < Nature > la personnification de cet  » ensemble de choses et de lois « … envisagées comme effet d’ une force active à l’oeuvre au sein des êtres..
Charmante : -… c’est en effet la deuxième détermination du concept métaphysique, l’ intuition du dynamisme aristotélicien qui la définit comme principe de production déterminant le changement des êtres selon leur type.
Aimable : -C’est ce que j’ ai avancé… et notamment en opposition aux effets du hasard, aux inventions de l’ art et de la technique qui -selon cette tradition-, ne possèdent aucune tendance naturelle au changement. < Chaque être naturel, affirme le Stagirite, recèle en soi même un principe de mouvement et de fixité >. ( Physiques 2,192 b)
Charmante : -La notion de < nature > enveloppe enfin l’ idée d’ < essence >, c’est-à-dire selon l’ Ecole, l’ensemble des propriétés, des attributs censés caractériser une chose… un individu, un particulier, dans son être.
Aimable : -Je l’ ai mentionné. L’essence serait ce qui fait qu’ une chose est ce qu’ elle est comme formant son fond distingué des modifications superficielles ou temporaires qui l’ affectent ; ce qu’on nomme les < accidents >. Elle serait réalisée dans la substance; elle constituerait la nature d’ un être distinguée du fait d’ être, l’ existence.
Charmante : – … et chez l’ homme selon l’ aria de la tradition idéaliste, la fameuse < raison>.
Aimable : -Résumons mon amie. < Ordre des choses >, < personne >,< principe de production >, < essence > et finalement < raison >, tels sont en cette faustrollienne promenade les caractères principaux de la notion de < nature >.
Charmante : -Incontestable synthèse… Je suppose que tu as ensuite entrepris d’ en dégager la portée… et notamment dans le domaine moral… il fallait bien amener le concept de < respect >…
Aimable : -Tu as deviné ma stratégie ou plutôt mon astuce… Quelle attitude doit-on adopter face à ce…
Charmante : -… fantasme, ou à ce fantôme intimidant comme dirait Bacon, qu’ est la < nature > … car à la manière du grand Britannique il ne nous faut pas craindre d’ employer ces mots qui dévoilent le caractère purement littéraire du concept…
Aimable : -Aussi ai-je dégagé un certain nombre de conduites significatives : l’ exploiter, la violer, la mépriser, lui obéir, la respecter, la protéger, la considérer ainsi qu’ un modèle, l’admirer, la contempler et enfin l’ idolâtrer…
Charmante :- … conduites dont tu as développé, je pense, la phénoménologie…
Aimable :- …tout juste…
Charmante : -As-tu également énuméré les couples d’ oppositions qui constituent les antinomies habituelles qui nourrissent le tout venant des problèmes ou plutôt des pseudo-problèmes philosophiques qui la concernent …
Aimable : -… certainement… < nature et grâce >, < nature et culture >, < nature et artifice >, < nature et droit >, < spontanéité naturelle et perfectibilité éducative >, < état de nature et société civile >…
Charmante : – … Etaient ainsi convoqués la théologie, l’ anthropologie, l’ esthétique, les domaines juridique, pédagogique et politique… quel programme !…
Aimable : – … les embrayeurs de l’ entretien indéfini propre aux < dilemmes > -à parler comme Renouvier-, de la spéculation pro et antinaturaliste pure…
Ils méritent bien que nous nous y arrêtions quelques instants…

LES DILEMMES DE LA SPECULATION NATURALISTE PURE
Charmante :- Certainement. Mais je m’aperçois que tu fus beaucoup moins embarrassé que tu le prétends et que tu as assimilé les leçons de notre maître Ubudore…
Commençons par le jeu des antinomies précitées. Nous reviendrons ensuite à la phénoménologie et nous répondrons au prétendu problème de l’attitude à adopter face à ce qu’ on appelle assez innocemment la < nature >, la question de savoir si elle est ou non susceptible de < respect >…
Aimable : -Ta démarche me convient tout à fait adorable cousine…
Charmante : -Point de badinage… Et tout d’ abord quelques mots sur l’ aspect théologique de la question.
*
Aimable : -Selon la Religion du Livre, < nature > est synonyme de création. Elle porte donc la marque du sacré et n’est laissée à la discrétion de l’ humanité que pour son propre usage et la satisfaction de ses besoins. L’homme parmi les autres espèces y occupe certes une situation privilégiée et hégémonique de régent mais elle ne saurait aucunement devenir sa propriété.
Charmante : -C’est la thèse thomiste, celle de l’ homme usager mais non propriétaire de la nature. Note que le concept reçoit cependant une seconde, contraire et concurrente valorisation.
< Nature >, c’est également nature… humaine, et selon cette voie… corruption par le péché. Souillure, originelle impureté transmise de génération en génération … sans que quiconque puisse s’ y soustraire et dont on ne peut se racheter que par le dur labeur… l’ obsession habituelle des petits hommes gris, les travaillistes sociaux-démocrates, les parpaillots…
Aimable : -Quels masques de charité… Seule la grâce divine est apte à élever l’ humanité, à la libérer du péché et à la justifier telle un don gratuit, par l’ élection ou par les oeuvres c’est selon, d’ après la thèse des différents Adeptes, orthodoxes ou hérétiques… ainsi par exemple les luthériens, les jésuites, les jansénistes.
Car le dilemme est le suivant : comment accorder la toute puissance et l’omniscience divine à la liberté du pécheur ?…
Charmante : -Gloire à Dieu qui seul possède la clef de ce grand mystère ; et jusqu’ au plus haut des cieux donc… Mais laissons l’ efficace de l’ < esprit saint > qui abonde et surabonde paraît-il et… depuis peu jusque sur le Net… Passons à l’ anthropologie.
Aimable : -< Qu’ est-ce que l’ homme ? >… voilà la question… < nature, culture, raison et perfectibilité >… tels sont les opérateurs de la récurrente problématique ouverte à l’ époque des Herder, Rousseau, Condorcet, reprise depuis peu par les Existentialistes et les Nouveaux philosophes, et leurs adversaires, les naturalistes positivistes et autres ethno-différencialistes…
Charmante : -y a-t-il une condition humaine, une situation humaine ou une … aptitude à la transcendance par le jugement et la raison ?… voici du matériel sémantique pour alimenter le babil et pour écrire une machine dissertative à trois temps… faut-il suivre la nature, la cultiver ou la réformer…
Aimable : -Je te la laisse bien volontiers… En ce qui me concerne je n’ y décèle qu’ une impasse… l’ impasse de la raison pure !… mais que d’ invectives, de libelles, de monographies, d’articles, de thèses et de polémiques sur ce thème… et que d’ enjeux de pouvoir notamment par le vecteur du pédagogisme et la définition du rôle de l’Ecole dans ce que les nouveaux kantiens appellent l’ < anthroponomie >.
Charmante : -< nature, culture et liberté > … un superbe trilemme.. une véritable souricière… As-tu eu recours à quelque exemple ?
Aimable :- Oui. j’ai cité assez longuement un maître de sagesse poldave contemporain, Dom Feryculus, l’auteur d’ un essai sur la pensée écologiste…
Charmante :-Je l’ai parcouru… Très intéressant et tout à fait révélateur de l’esprit inspiré qui nimbe la Nouvelle Philosophie à l’eau bénite… Rien n’est plus doux et plus suave que l’encens des saints mystères du nouvel Humanisme, de la < Nouvelle Anthropologie >…
Aimable : -… Mais poursuivons par l’ esthétique…
Charmante : -Il s’agit du problème académique de < la valeur artistique de la nature >, de l’esthétique naturaliste et de sa contestation : Zola ou Huysmans ?… Faut-il l’ imiter, la prendre pour modèle ou la mépriser comme spontanéité brute, indifférenciée et sauvage ?…
Aimable : -Troisième dilemme donc … générant lui aussi d’ intarissables polémiques, avant-garde et arrière-garde, de nouvelles sectes, de multiples manifestes…
Charmante : -… tout cela est très fin de siècle… et Des Esseintes n’ intéresse plus personne…
Aimable : -Passons au dilemme suivant : < la nature ou la Loi et les lois >… La raison du plus fort ou la force de la Raison…
Charmante : -C’est sans doute dans ce domaine axiologique qu’ apparaît toute l’ambiguïté, toute l’ équivocité mais aussi tout l’ intérêt du terme de < nature >… puisqu’ il signifie simultanément deux concepts contradictoires : < droit rationnel > d’origine divine et donc purement spéculatif d’ une part, mais aussi < droit du plus fort >, sanction des rapports de forces selon Lycophron, Thrasymaque, Sade… et la lignée des grands politiques réalistes…
Aimable : -L’idée de < droit naturel > est en effet l’ une des plus belles fictions qui puissent être imposée par l’ obscurantisme visionnaire ! Cette idée tient lieu de fondement à l’ idéologie des Droits de l’ homme et aux juridictions qui l’ accompagnent jusqu’ à la constitution de tribunaux chargés de l’examen des crimes contre… < l’ humanité >.
Idéologie assurée par une double et hypostatique Vision : l’  » idée  » de < nature > ou de < loi naturelle > et l’  » idée  » d’ < Humanité >….
Charmante :- … cela importe peu mon chéri… l’ important, tu le sais bien, c’ est de juger… de juger beaucoup et fréquemment… mais légitimement… bien entendu… de permettre la vengeance légale… Il faut que < la Morale > triomphe… et quelle que soit l’énormité qui la < fonde >…
< Aux Chats fourrés tartufes et à leurs dupes, l’ imposture vaut pour légitimité >, avançait l’ Episcope…
Aimable : -Tout cela est tout de même bien sinistre… Clôturons maintenant ce cycle des dilemmes avec l’opposition tout aussi académique de l’ < état de nature et de l’ état de droit >.
Charmante : -Ultime grand fétiche et solennelle superstition de notre temps… le mythe de l’ < état de droit >… Il est vrai qu’ ils en ont plein la bouche… et nous autres… plein les oreilles…
< Tout est bien, écrit Voltaire, mais j’ avoue qu’ il est bien cruel d’ être mis à la broche par des Oreillons > ( Candide, 16 )
Aimable : -Il va de soi qu’ il nous faut en effet révérer le < contrat social > et la < loi naturelle > selon Le Livre et ses idolâtres de l’ heure… Impossible d’ échapper aux Tables de la Loi et aux turbulents exégètes de Léo Strauss ; ils sont partout… et l’ idéologie est contagieuse… point d’ immunité… plus de ligne de défense possible sinon la nécessité de se taire…
Au sein du totalitarisme soft, dans < la société de contrôle >, comme écrivait naguère Michel Foucault, il faut montrer patte blanche et déférer aux  » Autorités « …
Comme Galilée devant l’ Inquisition nous devons donc obtempérer aux grands et aux moins grands prêtres de l’ < état de droit >..
Charmante : -Certes. Révérons et admirons… C’est le lot des ‘pataphysiciens… Mais pour tous ces bigots, que la nature est donc haïssable !…

FORCER, EXPLOITER, IDOLÂTRER , RESPECTER….
Il est vrai qu’ ils ne la portent pas dans leur coeur… car elle leur échappe… d’ où leur angoisse et leur ressentiment, exprimés par leur dédain ou par leur haine de tout ce qui peut rappeler l’ état misérable de leur humaine condition de… minuscules cogitopenseurs…
Aimable : -… le tragique… l’ horreur… le réel… ce qu’ ils nomment le < mal >…
Charmante : -… mais sans la tragédie… mon bel enfant… car ils ne se situent même plus au niveau de la représentation du tragique… Obsédés par la peur et hantés par le fantasme de la sécurité à tout prix, ils demeurent sur le plan du ressentiment contre le réel, de la condamnation et du … jugement…
Ces « Juges », ces  » Autorités spirituelles  » qui ne nous sont plus envoyés périodiquement par le < Dieu > vétéro-testamentaire mais qui sont désormais délégués par les Obédiences pour constamment nous rappeler à l’ordre… à l’ ordre de leur angoisse, de leur délire… et de leur volonté de puissance…
**
Aimable : -Et nous rencontrons maintenant la question de la valeur…
Charmante : -Et par là même ton sujet… < faut-il respecter la nature ? >… C’était une interrogation d’apparence paradoxale…
Aimable : -Effectivement… car selon les convenances de l’ éthique normalisée le < respect > ne s’ adresse qu’ aux < personnes >…
Charmante : -Le < respect > , ce sentiment moral spécifique, distinct de la crainte, de l’ inclination et des autres sentiments, et qui ne provient pas de la sensibilité…
Aimable : -… ce pur produit de la < raison pratique > et de la conscience de la nécessité imposée par la loi morale.
Charmante : -C’est la thèse kantienne… la distinction célèbre passée en adage philosophique des deux ordres, < la nature et la liberté > , < la nature et l’ Humanité >. L’un objet de respect, l’ autre assujetti à la contrainte de la < raison > scientifique, technique et économique.
Aimable :-< La raison doit forcer la nature à répondre à ses questions >… tel est le principe de la « recherche  » qui ouvre la Critique de la raison pure…
Charmante :-Tel est aussi depuis trois siècles le fondement de la mentalité productiviste et du travaillisme idéologique qui l’ accompagne.
Exister, c’est produire, consommer, échanger, épuiser la nature définie comme ressource, comme matière première laissée à la discrétion sans frein des hommes, eux-mêmes assimilés à cette ressource… Homo oeconomicus… la dernière image de l’ homme, la « dernière nouvelle de l’ homme » dirait Vialatte, le concept de base de la contemporaine Vision anthropologique ainsi que l’ont montré en leur temps Heidegger et Jünger…
Travail, Techno-science et Droits de l’homme… le slogan, le mot d’ordre, l’impératif catégorique ; Adam Smith, Kant, A. Comte, Marx… les pères fondateurs…
Aimable : -Thèse envahissante, hégémonique, formalisant un style de vie planétaire et totalitaire…
D’où ont surgi les contestations romantiques puis utilitaristes et maintenant les protestations écologistes.
Charmante :-L’écologie fondamentale a en effet pris le relais du sentimentalisme… mais pour nous proposer… d’ autres exaltations.
Aimable : -Je les ai évidemment relevées… Qu’ il faudrait nous dégager le l’ anthropocentrisme. Que la nature voire le… Cosmos auraient des droits ! … qu’ ils seraient Sujets de Droit ! … et que l’ espèce humaine serait chargée d’ une nouvelle responsabilité, d’ un nouveau fardeau…
Les postulats du nouvel intégrisme vert…
Charmante : – Thèse de H. Jonas, de Meyer-Abish, de Arne Naess, d’ Antoine Waechter, de Greenpeace, de Tom Regan, de Stan Rowe… les fondamentalistes… Thèse contractualiste de M. Serres aussi… inaugurant un nouveau cycle de devoirs… une nouvelle loi… une Loi… naturelle celle-là, non plus judéo-chrétienne mais païenne voire quasi-animiste…
… la < Nature > devenue fétiche, idolâtrée… la vie comme Vie, comme indépassable valeur, comme idole…
Voici le nouveau credo, le dernier culte, le < Naturisme >…
Aimable :-La nature possèderait donc une valeur intrinsèque. Et comme telle elle obligerait au moins le respect.
Une superstition chasse l’autre… D’ une superstition l’ autre…
Charmante :-… avec n’en doutons pas ses nouveaux prophètes, ses futurs juges… et tout aussi intransigeants, dogmatiques, systématiques inquisiteurs et dévots sévères que les autres…
Aimable : -le Naturisme abstrait prenant ainsi le relais de l’ Humanisme abstrait…
Charmante :-… chers Visionnaires… et pauvre de nous…

IMAGINATION ET REPETITION : GENESE DE LA NATURE
Aimable : -La < nature > qu’ elle soit synonyme de < Cosmos> ou de < substance > individuelle n’ est donc qu’ une fiction, source d’ extravagances et de rêveries, effet et aliment des fantasmes et des utopies…
Demeure néanmoins le problème de sa constitution…
Comment se fabrique le mirage naturaliste ?…
Charmante : -David Hume a jadis répondu… par l’ imagination… la nature n’est qu’ un effet d’ imagination…
Aimable : -Ici je te suis moins ma cousine… peux-tu m’ éclairer ?
Charmante : -Tu sais que l’ imagination est une faculté dont la portée concerne trois domaines…
Aimable : -… la psychologie, la poétique et la spéculation… certes…
Charmante : -Ainsi Kant a-t-il précisé son rôle dans la synthèse des intuitions pour la représentation ; il a étudié ses envolées dialectiques… il a également analysé sa fonction créatrice dans la Critique du Jugement…
Mais restons sur le terrain de la psychologie.
Aimable : -Que dit Hume ?…
Charmante : -… que le < particulier > -la < substance> ou la < nature >, c’est tout un-, n’ est qu’ un effet de répétition phénoménale ramené à l’ unité d’ un être par l’ imagination. Autrement dit : sous la condition des lois de l’ association des idées.
Aimable : -La substance serait-elle un mot privé de référent ?…
Charmante : -Il n’y a pas de substance, il n’ y a pas de particulier.
Il n’ y a que la rencontre à un certain moment et en certaines circonstances d’ un certain regard et d’ un incertain état fugace d’ un bloc d’ espace-temps… d’ une ligne d’ univers…
Aimable :-… Lucrèce… Russell…
Charmante : -Et Deleuze… et encore Ruyer… Mais notre imagination nous représente la fiction du singulier sous l’ effet de l’ habitude.
Aimable : -Je comprends… et à des fins pragmatiques… nous croyons à la substance, à la nature des choses, à la  » réalité  » de ce soi-disant < particulier >.
Charmante :-… N’ existent pourtant que des < événements >…
Aimable : -La nature n’ est donc qu’ un effet de la croyance…
Charmante : -Et la croyance n’est à son tour que la manifestation de l’angoisse… l’ horreur qui nous saisit à l’idée d’ un monde précaire, instable et éphémère où tout fuit…
Ainsi nous faut-il fixer le réel comme la femme fixe l’ homme pour satisfaire ses fantasmes maternitaires… comme le Prêtre fixe ses ouailles… comme le nationaliste fixe une population sur un territoire donné pour calmer sa marotte communautariste… comme le jaloux selon Proust fixe l’objet de son cher désir par la séquestration… comme le moraliste enfin fixe les conventions d’ usage en un code de prescriptions autoritaires.
< les lois de la conscience que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume, écrit Montaigne, chacun ayant en vénération interne les opinions et les moeurs approuvés et reçus autour de lui >.
Il n’est donc que des répétitions… et tout est de < coutume > …
Aimable : -… D’où la banalité de la folie identitaire à l’origine de tous les conflits dont nous avons l’ expérience… conflits irréductibles, et comme les marées, toujours inévitablement recommencés…
Charmante : -Voilà ainsi mises à jour les deux sources de l’ illusion de l’ essence, de l’ illusion naturaliste : le désir et la répétition… métamorphoser par l’ alchimie de l’ imagination un faisceau d’ événements en… une essence.
Aimable : -… tel est donc le rôle de cet opérateur qu’ est l’ idée de < nature > .
Charmante : -Oui… sans oublier toutefois l’ autre fonction du concept…
Aimable : -Laquelle ?
Charmante : -La fonction de discrimination… Car < Nature > c’est… < naturel > , puis… < habitude >, puis… < loi >, c’ est à dire < Norme >, autorisation et interdit… inquisition et persécution.
L’idée est devenue < Référent>…
Aimable : -Toujours les juges…
Charmante : -Avec la procréation et le travail, juger les autres est la grande affaire des hommes, mon chéri…
Seront donc déclarées < légitimes > les idées, pensées et conduites autorisées par telle représentation de ce qui est  » naturel « , de ce qui est justifié. Seront exclues et proscrites les pensées et les conduites qui n’ y ressortissent pas…
**
Aimable :-Nous voici ma belle amie au bout du chemin…
Néanmoins et en manière de conclusion, je me donnerai le plaisir de te lire -si tu le veux bien, ces quelques lignes écrites de la main de Diderot où la malice éclaire le jugement :la Nature…
< C’ est une femme qui aime à se travestir et dont tous les déguisements laissant échapper tantôt une partie, tantôt une autre donnent quelque espérance à ceux qui la suivent avec assiduité dans l’ espoir de connaître un jour toute sa personne >
De l’ Interprétation de la nature.12.
Charmante : – L’ < inquiétante étrangeté >… Car la féminité comme la nature sont-elles autre chose que la juxtaposition de leurs artifices ?…
(10.03.2000 )


  

navigation