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FIGURES

Geste des opinions du docteur Lothaire Liogieri

< Je n’éprouve pas les frémissements d’humilité du dévot devant son idole muette, du coupable devant sa conscience > Georges Darien, Le Voleur
 

Table : 
le dandy selon Charles Baudelaire
le voleur selon Georges Darien
l’Unique selon Max Stirner
le généalogiste selon Frédéric Nietzsche
l’auteur dramatique selon Eugène Ionesco
le romancier selon Milan Kundera
l’euphore selon < julien torma >
le réfractaire selon Paul Léautaud
30.05.2003.

 

LE DANDY SELON CHARLES BAUDELAIRE

Mon coeur mis à nu ( Extraits )
Florilège composé par *… pour la perplexité d’Aimable, Escholier


< Il faut travailler sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s’amuser >
 

  1. Je comprends qu’on déserte une cause pour savoir ce qu’on éprouvera à en servir une autre.
  2. Il y a dans le changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la révolution française.
  3. Goût de la vengeance, plaisir naturel de la démolition.
  4. Les horreurs de Juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime.
  5. La Révolution, par le sacrifice, confirme la superstition.
  6. Je n’ai pas de convictions, comme l’entendent les gens de mon siècle, parce que je n’ai pas d’ambition.
  7. On peut fonder des empires glorieux sur le crime, et de nobles religions sur l’imposture.
  8. Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles. Donc le grand homme est vainqueur de toute sa nation.
  9. La croyance au Progrès est une doctrine de paresseux. Une doctrine de Belges. C’est l’individu qui compte sur ses voisins pour faire sa propre besogne.
  10. Mais le monde est fait de gens qui ne peuvent penser qu’en commun, en bandes.
  11. Quant à la torture, elle est née de la partie infâme du coeur de l’homme, assoiffé de voluptés. Cruauté et volupté, sensations identiques, comme l’extrême chaud et l’extrême froid.
    Ce qu’il y a de vil dans une fonction quelconque. Un Dandy ne fait rien.
    Vous figurez-vous un Dandy parlant au peuple, excepté pour le bafouer ?
  12. Il n’y a de gouvernement raisonnable et assuré que l’aristocratique.
    Monarchie ou république basées sur la démocratie sont également absurdes et faibles.
  13. Immense nausée des affiches.
  14. Il n’existe que trois êtres respectables :
    Le prêtre, le guerrier, le poëte (sic). Savoir, tuer et créer.
    Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions.
  15. Doctor Estaminetus Crapulosus Pedantissimus…
    Son hégélianisme…
  16. Qu’ est-ce que l’homme supérieur ?
    Ce n’est pas le spécialiste.
    C’est l’homme de loisir et d’éducation générale.
  17. L’ homme aime tant l’homme que quand il fuit la ville, c’est encore pour chercher la foule, c’est-à-dire pour refaire la ville à la campagne.
  18. A Ajouter aux métaphores militaires :
    Les poëtes (sic) de combat.
    Les littérateurs d’avant-garde.
    Ces habitudes de métaphore militaire dénotent des esprits non pas militants, mais faits pour la discipline, c’est-à-dire pour la conformité, des esprits nés domestiques, des esprits belges, qui ne peuvent penser qu’en société.
  19. Les dictateurs sont les domestiques des peuples, -rien de plus, -un foutu rôle d’ailleurs-, et la gloire est le résultat de l’adaptation d’un esprit avec la sottise nationale.
  20. L’ être le plus prostitué, c’est l’être par excellence, c’est Dieu, puisqu’il est l’ami suprême pour chaque individu, puisqu’il est le réservoir commun, inépuisable de l’amour.
  21. Défions-nous du peuple, du bon sens, du coeur, de l’inspiration, et de l’évidence.
  22. De la cuistrerie. Des professeurs. des juges. des prêtres. des ministres.
  23. Suprématie de l’idée pure, chez le chrétien comme chez le communiste babouviste.
  24. Le Français est un animal de basse-cour, si bien domestiqué qu’il n’ose franchir aucune palissade.
  25. C’est toujours le gouvernement précédent qui est responsable des moeurs du suivant, en tant qu’un gouvernement puisse être responsable de quoi que ce soit.
  26. Goût invincible de la prostitution dans le coeur de l’homme, d’où naît son horreur de la solitude…
    … C’est cette horreur de la solitude, le besoin d’oublier son moi dans la chair extérieure, que l’homme appelle noblement besoin d’aimer.
  27. … la fouterie est le lyrisme du peuple.
  28. Foutre, c’est aspirer à entrer dans un autre et l’artiste ne sort jamais de lui-même.
  29. Un fonctionnaire quelconque, un ministre, un directeur de théâtre ou de journal peuvent être quelque fois des êtres estimables, mais ils ne sont jamais divins. Ce sont des personnes sans personnalité, des êtres sans originalité, nés pour la fonction, c’est-à-dire pour la domesticité publique.
  30. L’ homme d’esprit, celui qui ne s’accordera jamais avec personne, doit s’appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui composeront largement sa fatigue.
  31. Le monde, ne marche que par le malentendu.
    -C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde.
    -Car, si par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.
  32. Il est impossible de parcourir une gazette quelconque… sans y trouver à chaque ligne les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées relatives au progrès et à la civilisation.
    Tout journal de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes de prince, crimes de nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.
    Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme.
    Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.
     

 

LE VOLEUR, SELON GEORGES DARIEN

Florilège composé par *…
pour la perplexité et l’ indignation d’ Aimable, Escholier

< Il y a des exceptions. Moi j’en suis une. J’ ai horreur de l’esclavage et la passion de l’indépendance… >Le Voleur

  1. … je n’ai de goût pour aucun genre d’esclavage. Je veux être un voleur, sans épithète. Je vivrai sans travailler et je prendrai aux autres ce qu’ils gagnent ou ce qu’ils dérobent, exactement comme le font les gouvernants, les propriétaires et les manieurs de capitaux.
  2. < Quiconque est loup agisse en loup, ; c’est le plus certain de beaucoup.>
  3. … il n’en est pas moins vrai que le voleur, c’est l’Atlas qui porte le monde sur ses épaules. Appelez-le comme vous voudrez: banquier véreux, chevalier d’industrie, accapareur, concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c’est lui qui s’oppose à ce que la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats seraient les serfs du travail et dont les gardes-chiourme seraient les usuriers. Le voleur seul sait vivre; les autres végètent. Il marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres fonctionnent.
  4. … Quant au vrai voleur… C’est un être à part, complètement à part, qui existe par lui-même et pour lui-même, indépendamment de toute règle et de tous statuts. Son seul rôle dans la civilisation moderne est de l’empêcher absolument de dépasser le degré d’infamie auquel elle est parvenue; de lui interdire toute transformation qui n’aura pas pour base la liberté absolue de l’Individu.
  5. … Toutes les civilisations qui ne se sont pas fondées sur les lois naturelles ont vu se dresser devant elles cet épouvantail vivant : le voleur ; elles n’ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu’elles existeront; il est là pour démontrer par l’absurde la stupidité de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de cette réalité; et, avec une audace plus ingénue peut-être qu’ironique, ils déclarent que leur principale mission est de maintenir l’ordre, c’est-à-dire la servilité généralisée, et de faire une guerre sans merci au criminel, c’est-à-dire à l’individu que leurs statuts classent comme tels.
  6. … On disait autrefois que le voleur avait une maladie de plus que les autres hommes : la potence; on peut dire aujourd’hui qu’il a une maladie de moins : le respect.
  7. … Le voleur est un prédestiné…
  8. … Dans une société où tous les désirs d’actes et les appétits sont réglés d’avance le crime sous toutes ses formes, de la débauche à la révolte, est la seule échappatoire prévue, et implicitement permise par la loi aux forces vives qui ne peuvent trouver leur emploi dans le mécanisme réglementé de la machine sociale…
  9. … La grande préoccupation de notre époque c’est la division du travail, car on affirme aujourd’hui que les parties ne doivent plus avoir de rapport avec le tout. Il n’y a que le vol qui ne soit pas une spécialité…
  10. … Bah! A quoi bon ? Ils sont trop. En tuer un, en tuer cent, en tuer mille, cela n’avancerait à rien et ne mettrait un sou dans la poche de personne; ce n’est pas sur eux qu’il faut se livrer à des voies de fait, c’est sur leur bourse.
  11. … Le besoin de servitude est beaucoup plus grand chez l’homme que le besoin de liberté : les forçats élisent des chefs.
  12. … Moi, je ne suis pas farouche et j’aime la rigolade; à Prudhomme décapité je préfère Prudhomme dévalisé. C’est égal, je voudrais bien voir sa gueule.
  13. … Souvent la femme est la perte du voleur…. Pas toutes les femmes bien entendu…
  14. 1. … j’en ai assez des femmes qui portent un traité de morale à la place du coeur et qui savent étouffer leurs sens sous leurs scrupules. Ah! des femmes qui n’aient pas d’âme, et même pas de moeurs, qui soient de glorieuses femelles auréolées d’inconscience enrubannées de jeunesse et fleuries de jupons clairs !…
    14.2. … Le plus souvent chez la femme, l’indignation réprimée produit la pitié. La pitié mesquine, espèce de compromis entre l’égoïsme forcené et le manque d’énergie mâtiné de tendresse ironique, impliquant le désaveu de toute espèce d’enthousiasme vrai ; la pitié larmoyante et bavarde, qui procède de rancunes sourdes peureusement dissimulées, du désir d’actes vengeurs accomplis par d’autres que, d’avance, on renie lâchement; la pitié qui cherche dans l’exaltation du malheur, l’auréole de sa propre apathie; sentiment antinaturel, chrétien, qui ne peut exister que par la somme de dépravation qu’il enferme…
  15. … Ah! les femmes! les hardies, les fières voleuses ! Voleuses de tout ce qu’on veut et de tout ce qu’on ne voudrait pas. Elles en ont un fameux mépris des règles et des morales, et des lois, et des conventions, quand leur chair les brûle, quand l’amour de leur beauté les tenaille, quand leurs passions sont en jeu.
  16. … Je suis -pour employer, en la modifiant un peu, une expression de Talleyrand- je suis un déloyal européen.
  17. … Hélas! dit l’abbé, en se levant; honte et douleur en haut et en bas, sottise partout… Quel monde, mon Dieu !
  18. … Quant à la morale, il n’y en a jamais eu qu’une. Ce n’est pas celle qui dit à l’homme: < Sois bon >, ou < sois pur >, ou < sois ceci ou cela > ; c’est celle qui lui dit simplement : < Sois! > Voilà la morale. Elle n’a rien à voir avec la société actuelle.
  19. … Je fais un sale métier, mais j’ai une excuse : je le fais salement.
  20. … Et l’individualisme n’est pas à la mode… parbleu ! Comment voudriez-vous, si l’individu n’était pas écrasé comme il l’est, si les droits n’étaient pas crées comme ils le sont par la multiplication de l’unité, comment voudriez-vous forcer les masses à incliner leur front, si peu que ce soit, devant cette morale qui ne repose sur rien, chose abstraite, existant en soi et par la puissance de la bêtise ? C’est pourquoi il faut enrégimenter, niveler, former une société -quel mot dérisoire- à grands coups de goupillon ou à grands coups de crosse. Le goupillon peut être laïque, ça m’est égal, du moment qu’il est obligatoire.
    … afin de faire de vous, autant que possible, une des particules passives qui constituent la platitude collective et morale.
  21. … Car il prédit pour l’avenir un nouveau système social basé sur l’esclavage volontaire des grandes masses de l’humanité, lesquelles mettront en oeuvre le sol et ses produits et se libéreront de tout souci en plaçant la régie de l’Argent, considéré comme unique Providence, entre les mains d’une petite minorité d’hommes d’affaires ennemis des chimères, dont la mission se bornera à appliquer, sans aucun soupçon d’idéologie, les décret rendus mathématiquement par cette providence tangible…
  22. … Partant donc de ce point que l’honnête homme n’est pas un mythe mais une simple exception, nous nous trouvons en face d’une masse énorme dont les éléments, absolument analogues au point de vue physiologique ou psychologique, ne se différencient qu’en raison de leur agencement au point de vue social.
    Pour diviser en deux parties les unités malfaisantes qui composent cette masse, on est obligé de prendre le Code pénal pour base d’appréciation. … Bien entendu; le Code c’est la conscience moderne.
    Oui. Anonyme et à risques limités… La première partie est composée, d’abord, de criminels actifs, dont la loi ignore, conseille ou protège les agissements, et qui peuvent se dire honnêtes par définition légale; puis les criminels d’intention auxquels l’audace ou les moyens font défaut pour se contenter habituellement en malfaiteurs patentés, et dont les tentatives équivoques sont plutôt des incidents isolés qu’une règle d’existence; ceux-là aussi peuvent se dire honnêtes. Cette catégorie tout entière a pour caractéristique le respect de la légalité. Les uns sont toujours prêts à commettre tous les actes contraires à la morale, soit idéale, soit généralement admise, pourvu qu’ils ne tombent pas sous l’application directe d’un des articles de ce Code qu’ils perfectionnent sans trêve. Les autres, tous en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la mesure de leurs faibles facultés, ne sont en somme que des dupes grotesques, et de lamentables victimes qui ne consentent portant à se laisser dépouiller que par des Personnages revêtus à cet effet d’une autorité indiscutable et qualifiée de par la loi. Classes dirigeantes et masses dirigées…
    … partout la servitude, l’aplatissement désespéré devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d’Or.
    … Certes l’esclavage est général; et le joug est plus lourd à porter, peut-être, pour les dirigeants que pour les dirigés. Il est vrai qu’ils ont l’espoir, sans doute, d’arriver à accaparer toute la terre, à monopoliser toutes les valeurs, à asservir scientifiquement le reste du monde et à le parquer dans les pâturages désolés de la charité philanthropique…
    … l’éducation de l’humanité est dirigée depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du Socialisme la parachèvent…
  23. .. c’est faire du voleur un individu possédant une moralité spéciale qui lui enlève la notion de l’harmonique enchaînement de l’organisation capitaliste, et qu’il refuse de sacrifier au bien général défini par les légistes.
  24. … les sentiments religieux, dit l’abbé, ne sont pas incompatibles avec les tendances actuelles; loin de là. Je me suis même demandé plus d’une fois en disant une messe, si la fièvre du vol, la rage de l’exploitation, ne finiraient pas par créer une folie religieuse spéciale. Le repentir, une des colonnes du christianisme, qui semble faire des mamours à l’homme et lui dire : < Tu peux mal agir, à condition que tu fasses semblant de regretter tes méfaits >, est une excellente invention, merveille de lâcheté et d’hypocrisie, admirablement adapté aux besoins modernes.
  25. … je vais passer mon après-midi au jardin zoologique pour tuer le temps. Ce sont surtout les bêtes fauves qui m’intéressent. Ah! les belles et malheureuses créatures. La tristesse de leurs regards qui poursuivent à travers les barreaux des cages, insouciants de la curiosité ridicule des foules, des visions d’action et de liberté, de longues paresses et de chasses terribles… Douloureux spectacles que celui de ces rêves énergiques et cruels condamnés à mâcher des rêves d’indépendance sous l’oeil liquéfié des castrats.
    26… On serait forcer d’admettre qu’en supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n’ont eu d’autres souci que de permettre aux gens d’accumuler leurs épargnes pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises frauduleuses…
    27…. La bourse est une institution, comme l’Eglise, comme la Caserne; on ne saurait donc la décrier sans se poser en perturbateur. Les charlatans qui y règnent sont d’abominables gredins; mais il est impossible d’en dire du mal, tellement leurs dupes les dépassent en infamie.
  26. … Ce sont des hommes d’ordre, dit Canonnier; ils veulent mettre les pauvres en mesure de payer leurs impôts.
  27. … Il évoque l’idée d’un de ces fonctionnaires de troisième ordre, résignés et tristes, destinés à croupir dans ces emplois subalternes dont les titulaires sont qualifiés par les puissances, dans les discours du jour de l’an, de < modestes et utiles serviteurs de l’Etat >.
  28. … A ces gens qui vont par bandes, tout ce qui sort du troupeau doit paraïtre horrible, comme tout semble jaune à ceux qui ont la jaunisse.
  29. … Autrefois, quand on était las et dégoûté du monde, on entrait au couvent; et,lorsqu’on avait du bon sens on y restait. Aujourd’hui, quand on est las et dégoûté du monde, on entre dans la révolution, et, lorsqu’on est intelligent, on en sort.
  30. … tous les groupements humains sont à base d’avilissement et de servitude; -en bas les foules, imbues d’idées de l’autre monde, toujours disposées à prêter leurs épaules aux ambitieux les plus grotesques…
  31. … et l’on songe, aussi aux enseignements des Philosophes du 18° siècle, à ce respect de la Loi qu’ils prêchèrent, à leur culte du pouvoir absolu de l’Etat, à leur glorification du citoyen… Le citoyen -cette chose publique, a remplacé l’homme.
  32. … On a tellement écrasé le sentiment de la personnalité qu’on est parvenu à forcer l’être même qui se révolte contre une injustice à s’en prendre à la Société, chose vague, intangible, invulnérable, inexistante par elle-même, au lieu de s’attaquer au coquin qui a causé ses griefs… ce sont les institutions, aujourd’hui, qui sont coupables de tout; on a oublié qu’elles n’existent que par les hommes. Et plus personne n’est responsable, nulle part, ni en politique, ni ailleurs…
  33. … Non, pas d’idéal, d’aucune sorte. je ne veux pas avoir ma vie obscurcie par mon ombre.
    etc, etc…
     

 L’UNIQUE, SELON MAX STIRNER

Florilège composé par *… pour la sagacité d’Aimable, Escholier

 < … ceux qui pensent gouvernent le monde tant que dure l’époque des prêtres et des pédagogues ; ce qu’ils pensent est possible et ce qui est possible doit être réalisé >
L’Unique et sa propriété
 

  1. Résumons donc les étapes parcourues par le Libéralisme :
    Primo : L’ individu n’est pas l’Homme, aussi la personnalité individuelle n’a-t-elle aucune valeur : donc, pas de volonté personnelle, pas d’arbitraire, plus d’ordres ni d’ordonnances ;
    Secundo : L’ individu n’a rien d’humain, aussi le mien et le tien n’ ont-ils aucun fondement dans la réalité : donc, plus de propriété ;
    Tertio : Attendu que l’individu n’est pas Homme et n’a rien d’humain, il ne doit être rien du tout ; c’est un égoïste, et la Critique doit le supprimer lui et son égoïsme pour faire place à l’Homme…
    Aussi le Libéralisme politique accorde-t-il à l’individu tout ce qui lui revient en tant qu’il est < né homme >, c’est-à-dire liberté de conscience, droit de propriété, etc., en un mot tout ce qu’on range sous le nom de < droits de l’homme >.
    Le Socialisme à son tour accorde à l’individu tout ce qui lui revient en tant qu’il agit < en homme >, c’est-à-dire qu'< il travaille >.
    Vient enfin le Libéralisme humanitaire, qui gratifie l’individu de tout ce qu’ il a en tant qu’Homme, c’est-à-dire de tout ce qui appartient à l’humanité.
    Conséquence : l’unique n’a rien, l’humanité a tout ; d’où l’évidente et absolue nécessité de cette renaissance que prêche le Christianisme : Deviens une nouvelle créature, deviens < Homme >.
    … c’ est l’Homme qui est le maître des individus… C’est à l’Homme qu’appartient la gloire, la Glorification, car l’Homme, c’est-à-dire l’Humanité, est le but de l’individu, but pour lequel il travaille, pour lequel il pense et vit.
  2. Les hommes se sont jusqu’à présent toujours efforcés de découvir une forme sociale dans laquelle leurs anciennes inégalités ne fussent plus essentielles. Le but de leurs efforts fut un nivellement produisant l’égalité, et cette prétention d’être autant de têtes sous le même bonnet ne signifiait rien de moins que ceci : ils cherchaient un maître, un lien, une foi… Si quelque chose est commun aux hommes et égal chez tous, c’est bien l’Homme…
  3. …. je ne prétends pas avoir ou être rien de particulier qui me fasse passer avant les autres, je ne veux bénéficier à leurs dépens d’aucun privilège, mais -je ne me mesure pas à la mesure des autres-, et si je ne veux pas de passe-droit en ma faveur, je ne veux non plus d’aucune sorte de droit. Je veux être tout ce que je puis être, avoir tout ce que je puis avoir… je me tiens pour unique! J’ai bien quelque analogie avec les autres, mais cela n’a d’importance que pour la comparaison et la réflexion ; en fait je suis incomparable, unique. Ma chair n’est pas leur chair, mon esprit n’est pas leur esprit ; que vous les rangiez dans des catégories générales, < la Chair, l’Esprit >, ce sont là de vos pensées qui n’ont rien de commun avec ma chair et mon esprit ,et ne peuvent prétendre le moins du monde à me dicter une < vocation >.
  4. Le Libéralisme politique abolit l’inégalité du maître et du serviteur, et fit l’homme sans maître, anarchique. Le maître, séparé de l’individu, de l’égoïste, devint un fantôme: la Loi ou l’Etat.
    Le Libéralisme social à son tour supprima l’inégalité résultant de la possession, l’inégalité du riche et du pauvre, et fit l’homme sans biens et sans propriété. La propriété retirée à l’individu revint au fantôme: la Société.
    Enfin le Libéralisme humain ou humanitaire fait l’homme sans dieu, athée…
    Le maître ressuscite sous la forme de l’Etat, et le serviteur réapparaît: c’est le citoyen, l’esclave de la loi, etc.
    Les biens sont devenus la propriété de la Société, et la peine, le souci renaissent : ils se nomment le travail.
    Enfin Dieu étant devenu l’Homme, c’est un nouveau préjugé qui se lève et l’aurore d’une nouvelle foi : la foi dans l’Humanité et la Liberté.
  5. La Liberté n’existe que dans le royaume des songes ! L’ Individualité, c’est-à-dire ma propriété est au contraire toute mon existence et ma réalité, c’est moi-même. Je suis libre de ce que je n’ai pas; je suis propriétaire de ce qui est en mon pouvoir, ou de ce dont je suis capable. Je suis en tout temps et en toute circonstances à moi dès lors que j’entends être à moi et que je ne me prostitue pas à autrui.
  6. Que penseriez-vous si quelqu’un vous répondait que Dieu, la conscience, le devoir, la loi, etc., sont des mensonges dont on vous a farci la tête et le coeur jusqu’à vous hébéter ?
  7. … car l’individualité est l’universelle créatrice ; et depuis longtemps déjà, on regarde une de ses formes, le génie, ( qui toujours est singularité et originalité ) comme le créateur de toutes les oeuvres qui marquent dans l’histoire du monde.
  8. … l’égoïsme vous appelle à la jouissance de vous-même, à la joie d’être…
  9. … Tous vos actes, tous vos efforts sont de l’égoïsme inavoué, secret, caché dissimulé…
  10. … Partout retentissent des appels à la liberté. Mais sait-on ce que signifie une liberté donnée, octroyée ?… je ne peux avoir qu’autant de liberté que m’en crée mon individualité.
  11. … Le Christianisme, incapable d’apprécier l’Unique dans l’individu, chez qui il ne voit que la dépendance et la relativité, ne fut à proprement parler qu’une théorie sociale, une doctrine de la vie en commun, tant de l’homme avec Dieu que de l’homme avec l’homme ; aussi en vint-il à mépriser profondément tout ce qui est < propre >, particulier à l’individu.
  12. … La religion de l’Humanité n’est que la dernière métamorphose de la religion chrétienne… Le Libéralisme est une religion, parce qu’il m’humilie aux pieds de l’Homme et me crée ainsi une vocation…
    … Quel individu a jamais coïncidé avec son schème…
  13. Aussi l’Etat et moi sommes-nous ennemis. Le bien de cette < Société humaine > ne me tient pas à coeur, à moi l’égoïste ; je ne me dévoue pas pour elle, je ne fais que l’employer ; mais afin de pouvoir pleinement en user, je la convertis en ma propriété, j’en fais une créature, c’est-à-dire que je l’anéantis et que j’édifie à sa place l’association des Egoïstes.
    L’ Etat de son côté trahit son hostilité à mon égard en exigeant que je sois un Homme… il me fait de l’humanité un devoir. Il exige en outre que je m’abstienne de toute action susceptible de compromettre son existence; l’existence de l’Etat, l’état de choses régnant, doit m’être sacré. Aussi ne dois-je pas être un égoïste mais un homme < bien pensant > et < bien faisant >, autrement dit moral…
    Cet Etat… est l’idéal du Libéralisme progressiste. Il sera une véritable < société humaine > où trouvera place quiconque est < Homme >… Le noyau de l’Etat est l’ < Homme >, cette irréalité, et l’ Etat lui même n’est qu’une société d’ Hommes. Le monde que crée le croyant s’appelle Eglise; le monde que crée l’Homme s’appelle Etat. Mais ce n’est point là mon monde… L ‘humain en soi est une abstraction et, par conséquent, un fantôme, un être imaginaire.
  14. … Les droits de l’homme !… Chacun donc doit posséder les droits éternels en question et doit en jouir, de l’ avis des Communistes, dans la complète < démocratie > ou, comme il serait plus exact de l’appeler – anthropocratie…
  15. … Fichte parle d’un Moi < absolu >, tandis que je parle de Moi, du Je périssable.
  16. … Et nous voyons pourtant que Feuerbach, par exemple, déclarer que le terme < Homme > ne doit s’appliquer qu’au Moi absolu, à l’espèce, et non au moi individuel, éphémère et caduc…
    … L’Homme n’ est qu’ un idéal et l’ espèce n’est qu’ une pensée. Etre un homme ne signifie pas représenter l’ idéal de l’Homme, mais être soi, l’individu. Qu’ ai-je à faire de représenter l’ humain en général ? Ma tâche est de me contenter, de me suffire à moi-même. C’est moi qui suit mon espèce ; je suis sans règle, sans loi, sans modèle, etc.
    … mais ce peu est tout, ce peu vaut mieux que ce que pourrait faire de moi une force étrangère, le dressage de la Morale, de la Religion, de la Loi, de l’ Etat ; etc… -mieux vaut, dis-je, un enfant indiscipliné qu’ un enfant < modèle >, mieux vaut l’ homme qui se refuse à tout et à tous que celui qui consent toujours ; le récalcitrant, le rebelle peuvent encore se façonner à leur gré, tandis que le < bien stylé > le bénévole, jetés dans le monde général de l’ < espèce >, sont par elle déterminés, c’est-à-dire destinés…
  17. Mais on a reporté sur l’Homme tout ce qu’on a enlevé à Dieu, et la puissance de l’Humanité s’est accrue de tout ce que la piété a perdu en importance.
    … L’Homme ne représente qu’un autre être suprême… Nos athées sont de pieuses gens.
  18. De nouveau le sujet est subordonné au prédicat et le particulier immolé au général; la domination est de nouveau assurée à une idée, et le sol est préparé pour une nouvelle religion.
    … L ‘Homme est le dernier des mauvais esprits, le dernier fantôme et le plus fécond en impostures et en tromperies…
    etc…

 

LE GENEALOGISTE, SELON FREDERIC NIETZSCHE (Généalogie de la morale )

1. Généalogie 2. § 3.
La cruauté, source de la mémoire et origine de la conscience morale.
 
< Sa conscience ? On devinera dès l’abord que l’idée de conscience (…) a derrière elle une longue histoire, la suite de ses métamorphoses. Pouvoir répondre de soi et répondre avec orgueil, donc aussi pouvoir s’approuver soi-même -c’est là, je l’ai dit, un fruit mûr, mais aussi un fruit tardif : -combien longtemps ce fruit a dû rester, âpre et acide, suspendu à l’arbre ! Comment à l’homme animal faire une mémoire ? Comment sur cette intelligence du moment, à la fois obtuse et trouble, sur cette incarnation de l’oubli, imprime-t-on quelque chose assez nettement pour que l’idée en demeure présente ? (…) Ce problème très ancien, comme il est facile de l’imaginer, n’a pas été résolu par des moyens précisément doux ; peut-être n’ y a-t-il rien de plus terrible et de plus inquiétant dans la préhistoire de l’homme que sa mnémotechnique. < On applique une chose au fer rouge pour qu’ elle reste dans la mémoire : seul ce qui ne cesse de faire souffrir reste dans la mémoire >- c’est là un des principaux axiomes de la plus vieille psychologie qu’il y ait eu sur la terre ( et malheureusement aussi de la psychologie qui a duré le plus longtemps ).
On pourrait même dire que, partout où il y a encore sur la terre, dans la vie des hommes et des peuples, de la solennité, de la gravité, du mystère, des couleurs sombres, il reste quelque chose de l’épouvante qui jadis présidait partout aux transactions, aux engagements, aux promesses : le passé, le lointain, l’obscur et le cruel passé nous anime et bouillonne en nous lorsque nous devenons graves .
Cela ne se passait jamais sans supplices, sans martyres et sacrifices sanglants, quand l’homme jugeait nécessaire de se créer une mémoire ; les plus épouvantables sacrifices et les engagements les plus hideux ( par exemple le sacrifice du premier né ), les mutilations les plus répugnantes ( entre autres la castration ), les rituels les plus cruels de tous les cultes religieux ( car toutes les religions sont en dernière analyse des systèmes de cruauté ) -tout cela a son origine dans cet instinct qui a su deviner dans la douleur l’adjuvant le plus puissant de la mnémotechnique.>
 


  1. Généalogie 2. § 14.
    Le châtiment n’explique pas l’émergence de la conscience morale.
    < Le véritable remords est excessivement rare, en particulier chez les forçats et les criminels ; les prisons, les bagnes ne sont pas les endroits propices à l’éclosion de ce ver rongeur : -là-dessus tous les observateurs consciencieux sont d’accord, quelque répugnance qu’ils éprouvent d’ailleurs souvent à faire un pareil aveu. En thèse générale le châtiment refroidit et endurcit ; il aiguise le sentiment d’être autre, il augmente la force de résistance. S’il arrive qu’il brise l’énergie et amène une pitoyable prostation et une humiliation volontaire, un tel résultat est certainement encore moins réjouissant que l’effet moyen du châtiment qui se caractérise par une gravité sèche et morne. (…) Et ne négligeons pas de nous rendre compte que c’est l’aspect des procédures judiciaires et exécutoires qui empêche le coupable de condamner en soi son méfait et la nature de son action : car il voit commettre au service de la justice, en toute bonne conscience, puis approuver la même espèce d’actions : savoir l’espionnage, la duperie, la corruption, les pièges tendus, tout l’art plein de ruses et d’artifices du policier et de l’accusateur, puis encore ces actions essentiellement criminelles qui n’ont même pas pour excuse la passion : le rapt, la violence, l’outrage, l’incarcération, la torture, le meurtre, tels qu’ils sont marqués dans les différentes sortes de châtiment, -tout cela n’est donc pas condamné par le juge et réprouvé en soi, mais seulement dans certaines circonstances et sous certaines conditions. La < mauvaise conscience >, cette plante la plus inquiétante et la plus intéressante de notre flore terrestre, n’a pas sa racine dans ce sol là. Pendant bien longtemps, en effet, dans l’esprit de celui qui juge et punit, ne s’est même pas glissée l’idée qu’il pourrait avoir affaire à un . Le malfaiteur était pour lui l’auteur d’un dommage, une parcelle irresponsable de la destinée. Et ce malfaiteur sur qui tombait alors le châtiment, comme une autre parcelle de destinée, n’en éprouvait d’autre < peine intérieure > que s’il était victime d’une catastrophe imprévue, d’un phénomène terrifiant de la nature, un bloc de rocher qui roule et qui l’écrase, sans qu’il y ait contre lui possibilité de lutte.>

  1. Généalogie 2. § 22.
    La conscience morale ou la cruauté retournée contre soi-même.
    < … cette volonté à se torturer soi-même, cette cruauté rentrée de l’animal-homme refoulé dans sa vie intérieure, se retirant avec effroi dans son individualité, enfermé dans l’ < Etat > pour être apprivoisé, et qui inventa la mauvaise conscience pour se faire du mal, après que la voie naturelle de cette volonté de faire le mal lui fut coupée, -cet homme de la mauvaise conscience s’est emparé de l’hypohèse religieuse pour pousser son propre supplice à un degré de dureté et d’acuité effrayante.
    Une dette envers Dieu : cette pensée devint pour lui un instrument de torture. Il saisit en Dieu ce qu’ il y a de plus contraire à ses propres instincts animaux irrémissibles, il interprète ces instincts mêmes comme dette envers Dieu ( hostilité, rebellion, révolte contre le < maître >, le < père >, l’ancêtre et le principe du monde ), il se place au beau milieu de l’antithèse entre < Dieu > et le < diable >, il jette hors de lui même toutes les négations, tout ce qui le pousse à se nier soi-même, à nier la nature, la spontanéité, la réalité de son être pour en faire l’affirmation de quelque chose d’existant, de corporel, de réel, Dieu, Dieu saint, Dieu juge, Dieu bourreau, l’Au-delà, le supplice infini, l’enfer, la grandeur incommensurable du châtiment et de la faute.
    C’ est là une espèce de délire de la volonté dans la cruauté psychique, dont à coup sûr, on ne trouvera pas d’équivalent : cette volonté de l’homme à se trouver coupable et réprouvé jusqu’à rendre l’expiation impossible, sa volonté de se voir châtié sans que jamais le châtiment puisse être l’équivalent de la faute, sa volonté d’infester et d’empoisonner le sens le plus profond des choses par le problème de la punition et de la faute, pour se couper une fois pour toutes la sortie de ce labyrinthe d’ < idées fixes>, sa volonté d’ériger enfin un idéal -celui du Dieu très saint- pour bien se rendre compte en présence de cet idéal de son absolue indignité propre.
    Quelle bête triste et folle que l’homme.>
     

L’AUTEUR DRAMATIQUE, SELON EUGENE IONESCO – Notes et contre-notes (Extraits)
Florilège composé par *… pour l’ édification des Escholiers

< L ‘Auteur n’enseigne pas, il invente >

  1. Sur l’idéologie comme masque des passions et de la haine de l’homme pour l’homme.
    < Celui qui ose ne pas haïr devient un traître >
    Arts, 03.03.1959. Avant-première pour Tueur sans gages.
     
    < Il me semble que de notre temps et de tous les temps, les religions ou les idéologies ne sont et n’ ont jamais été que les alibis, les masques, les prétextes de cette volonté de meurtre, de l’instinct destructeur, d’une agressivité fondamentale, de la haine profonde que l’homme a de l’homme ; on a tué au nom de l’Ordre, contre l’Ordre, au nom de Dieu, contre Dieu, au nom de la patrie, pour défaire un Ordre mauvais, pour se libérer de Dieu, pour se désaliéner, pour libérer les autres, pour punir les méchants au nom de la race, pour rééquilibrer le monde, pour la santé du genre humain, pour la gloire ou parce qu’ il faut bien vivre et arracher son pain de la main des autres; on a massacré surtout et torturé au nom de l’Amour et de la Charité. Au nom de la justice sociale! Les sauveurs de l’humanité ont fondé les Inquisitions, inventé les fours crématoires, établi les tyrannies. Les gardiens de la société ont fait des bagnes, les ennemis de la société assassinent : je crois même que les bagnes ont apparu avant les crimes. Je ne dis rien de nouveau si je déclare que je crains ceux qui désirent ardemment le salut ou le bonheur de l’humanité. Quand je vois un bon apôtre, je m’enfuis comme lorsque je vois un élément criminel armé. < Est meilleur ce qui va dans le sens de l’histoire > : mais où est le sens de l’histoire ? Je crois que c’est là une tromperie nouvelle, une nouvelle justification idéologique de la même permanente impulsion assassine : car < on s’engage > de cette façon, et l’on a une raison plus subtile de pactiser ou de s’inscrire dans l’un ou l’autre des partis des tueurs.
    … Mais n’allons-nous pas tous vers la mort ? La mort est bien le terme, le but de toute existence. La mort n’a pas à être appuyée par une idéologie. Vivre c’est mourir et c’est tuer ; chaque créature se défend en tuant, tue pour vivre. Dans la haine de l’homme pour l’homme -qui a besoin, lui, d’une doctrine lui permettant de tuer en toute bonne conscience- dans cet instinct inné du crime ( politique, patriotique, religieux, etc. ) n’ y a-t-il pas comme une détestation souterraine de la condition même de l’homme, de la condition mortelle ?
    Peut-être sentons-nous, plus ou moins confusément, au-delà de toutes les idéologies, que nous ne pouvons être à la fois, que des assassins et des assassinés, fonctionnaires et administrés naturels, instruments et victimes de la mort triomphante?…
  2. De l’essence de l’art et de l’enfermement social.
    Communication pour une réunion d’écrivains français et allemands. 1961.
  3. Pour qui, pourquoi écrit-on ? Si l’on écrit une lettre, un discours, une leçon, une pétition, c’est pour exprimer des idées ou des sentiments à quelqu’un, pour demander, enseigner, convaincre, protester, etc. Le but de l’action d’écrire n’est pas en soi. L’écriture est un moyen. On écrit aux autres, pour les autres.
    Je peux aussi écrire quelque chose en vue de prouver, convaincre, enseigner, etc, et je peux intituler poème, comédie, tragédie, etc, la lettre, le manifeste, le discours que j’aurais écrits. En réalité, je n’aurais là qu’une lettre, qu’un sermon, qu’une pétition et non pas un poème, une pièce de théâtre, etc.
    (…)
  4. Une pièce de théâtre aussi est une construction imaginaire qui doit également tenir, de bout en bout ; sa qualité est d’être telle qu’on ne puisse la confondre ni avec un roman dialogué, ni avec un sermon, ni avec une leçon, un discours, une ode, car à ce moment-là elle ne serait plus une pièce de théâtre mais leçon, discours, sermon, etc., avec lesquels elle se confondrait. …
    (…)
  5. L ‘oeuvre d’art demande à naître comme l’enfant demande à naître. Elle surgit des profondeurs de l’âme. L’enfant ne naît pas pour la société bien que la société s’en empare. Il naît pour naître. L’oeuvre d’art naît également pour naître, elle s’impose à son auteur, elle demande à être, sans tenir compte ou sans se demander si elle est appelée ou non par la société. Evidemment la société peut également s’emparer de l’oeuvre d’art ; elle peut l’utiliser comme elle veut ; elle peut la condamner ; elle peut la détruire ; elle peut remplir ou non une fonction sociale, mais elle n’est pas cette fonction sociale ; son essence est extra-sociale.
    (…)
  6. En ce qui me concerne, depuis que je me connais, j’ai toujours voulu écrire des poèmes ou des contes ou des pièces. J’ai toujours été hanté par des mondes que je voulais mettre au monde ; lorsque j’avais douze ans, je n’écrivais vraiment pour personne, mais par besoin ou j’écrivais pour moi. Plus tard encore, pendant longtemps, j’aurais écrit même dans le désert.
    Par la suite, comme tout le monde, j’écrivis pour dire des choses, pour m’exprimer, pour défendre certaines chose, pour les combattre. En réalité je croyais que c’était pour cela que j’écrivais. Mais je me me trompais. Cela n’était que le point de départ, l’impulsion originaire : donner vie à des personnages, une forme palpable à des phantasmes, c’était cela la raison secrète qui me faisait écrire.
    (…)
  7. Avant tout une oeuvre d’art est donc bien une aventure de l’esprit.
    Et s’il faut absolument que l’art ou le théâtre serve à quelque chose, je dirai qu’il devrait servir à réapprendre aux gens qu’il y a des activités qui ne servent à rien et qu’il est indispensable qu’il y en ait : la construction d’une machine qui bouge, l’univers devenant spectacle, vu comme un spectacle, l’homme devenant à la fois spectacle et spectateur : voilà le théâtre. Voilà aussi le nouveau théâtre libre et < inutile > dont nous avons tellement besoin, un théâtre vraiment libre ( car le théâtre libre d’Antoine était le contraire d’un théâtre libre ).
  8. Mais les gens, aujourd’hui ont une peur atroce et de la liberté et de l’humour ; ils ne savent pas qu’il n’y a pas de vie possible sans liberté et sans humour, que le moindre geste, la plus simple initiative, réclament le déploiement des forces imaginatives qu’ils s’acharnent, bêtement, à vouloir enchaîner et emprisonner entre les murs aveugles du réalisme le plus étroit, qui est la mort et qu’ils appellent lumière. Je prétends que le monde manque d’audace et c’est la raison pour laquelle nous souffrons. Et je prétends aussi que le rêve et l’imagination, et non la vie plate, demandent de l’audace et détiennent et révèlent les vérités fondamentales, essentielles….
    Regardez les gens courir affairés, dans les rues. Ils ne regardent ni à droite, ni à gauche, l’air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, mais toujours sans regarder devant eux, car ils font le trajet, connu à l’avance, machinalement.
    Dans toutes les grandes villes du monde c’est pareil. L’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant.
    Si on ne comprend pas l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art ; et un pays où on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n’y a pas d’humour, où il n’y a pas le rire il y a la colère et la haine.
    Car ces gens affairés, anxieux, courant vers un but qui n’est pas un but humain ou qui n’est qu’un mirage, peuvent tout d’un coup, au son de je ne sais quels clairons, à l’appel de n’importe quel fou ou démon se laisser gagner par un fanatisme délirant, une rage collective quelconque, une hystérie populaire.
    Les rhinocérites, à droite, à gauche, les plus diverses, constituent les menaces qui pèsent sur l’humanité qui n’a pas le temps de réfléchir, de reprendre ses esprits ou son esprit, elles guettent les hommes d’aujourd’hui qui ont perdu le sens de la solitude. Car la solitude n’est pas séparation mais recueillement, alors que les groupements, les sociétés ne sont, le plus souvent que des solitaires réunis.
    L ‘incommunicabilté, l’isolement sont, paradoxalement, les thèmes tragiques du monde moderne où tout se fait en commun, où l’on nationalise ou socialise sans arrêt, où l’homme ne peut plus être seul, -car même dans les pays < individualistes > la conscience individuelle est, en fait, envahie, détruite par la pression du monde accablant et impersonnel des slogans : supérieurs ou inférieurs, politiques ou plublicitaires, c’est l’odieuse propagande, la maladie de notre temps.
    L’intelligence est à tel point corrompue que l’on ne comprend pas qu’un auteur refuse de s’engager sous la bannière de telle ou telle idéologie courante -c’est-à-dire de se soumettre.
    Cependant, si les spectateurs disent qu’ils voient dans une pièce une leçon, cela sera encore la chose la moins importante qu’ils auront pu y voir. Et qu’est-ce qu’il y a de plus important à voir qu’une leçon dans une pièce ? C’est simple : des événements, des choses qui se passent, se nouent, se dénouent et passent.
    Ce n’est pas la sagesse, la morale des fables de La Fontaine qui peut encore nous intéresser, – car cette sagesse est la sagesse élémentaire et permanente du bon sens-, mais bien la façon dont elle devient vivante, matière d’un langage, source d’une merveilleuse mythologie.
    C’est cela l’art : du merveilleux vivant. Et c’est cela surtout que doit être le théâtre…
     3. Théâtre didactique.
    Un auteur de théâtre, trop maître de ce qu’il fait, ou un poète dont l’oeuvre créatrice veut n’être que démonstration de ceci ou de cela, aboutit à faire une oeuvre fermée sur elle-même, isolée de ses mérites profonds.
    Ce n’est plus un poète, c’est un pion.
    Je me méfie profondément du théâtre que l’on appelle didactique, car le didactisme tue l’art… et aussi l’enseignement : la même leçon toujours rabâchée est inutile !
    Des idéologues plus staliniens que ne l’était Staline lui-même, des auteurs de théâtre parfois considérables, veulent absolument sauver le monde ou l’éduquer.
    Mais nous savons très bien que lorsque les religions vous parlent du salut de l’âme, c’est surtout à l’enfer qu’elles pensent, où devront aller les âmes rebelles au salut ; nous savons également que lorsque l’on parle d’éducation, on aboutit très vite à la rééducation et nous savons tous ce que cela veut dire.
    Les pions de tous les côtés, les éducateurs et rééducateurs, les propagandistes de tant de croyances, les théologiens et les politiciens finissent par constituer des forces oppressives contre lesquelles l’artiste doit combattre.
    Conférence prononcée en Sorbonne, mars 1960.
  9. Nécessaire cruauté.
    … Il ne faut pas céder à l’engourdissement de la sentimentalité. Il faut une certaine cruauté, un certain sarcasme vis-à-vis de soi même. Ce qui est plus difficile, c’est de ne pas s’attendrir sur soi ni sur ses personnages -tout en les aimant. Il faut les voir avec une lucidité, non pas méchante mais ironique. Quand l’auteur est pris par son personnage, le personnage est mauvais….
    On ne peut pas faire jaillir de soi un personnage parfait, car l’auteur n’est pas parfait : il est un sot comme tous les hommes !
    Les Nouvelles littéraires, 1960.
  10. Le cauchemar de la réalité.
    .. j’ai bien le sentiment que la vie est cauchemardesque, qu’elle est pénible, insupportable comme un mauvais rêve. Regardez autour de vous : guerres, catastrophes et désastres, haines et persécutions, confusion, la mort qui nous guette, on parle et on ne se comprend pas, nous nous débattons comme nous pouvons, dans un monde qui semble atteint d’une grande fièvre …
    … ce qu’il y a de plus étrange, c’est que nous sommes attachés à ce cauchemar réel, et que sa précarité nous semble plus scandaleuse encore que son horreur. Nous sommes faits pour tout comprendre, nous ne comprenons que très peu, et nous ne nous comprenons pas ; nous sommes faits pour vivre ensemble et nous nous entre-déchirons ; nous ne voulons pas mourir ; c’est donc que nous sommes faits pour être immortels mais nous mourons. C’est horrible et ce n’est pas sérieux. Quel crédit puis-je acorder à ce monde qui n’a aucune solidité, qui fiche le camp ?
     
  11. Des Juges…
    Quand je dis que je suis témoin, je veux surtout dire que je ne suis pas juge. Je ne suis pas le président du tribunal, ni le procureur, ni l’avocat. … Le témoin ( en principe ) ne prend pas parti. S’il est probe, il doit être objectif… dans sa subjectivité. Le procureur qui accable l’accusé ( c’est son rôle ), l’avocat qui le défend ( c’est son métier ) sont tendancieux, sont partisans : ils font… de la politique et de la stratégie. Le président du tribunal, c’est le Pape, le Chef de l’Etat et tous ceux qui -la Bible, le Code, des Dogmes en main- ont l’audace de juger…
    … Au tribunal, c’est le témoin qui est l’homme le plus libre. Ensuite vient l’accusé, même s’il est enchaîné. Les vrais prisonniers, ce sont les juges, prisonniers de leur code, de leurs dogmes. Ils n’ ont même pas la liberté de leur subjectivité puisqu’ils sont soumis aux critères juridiques.
  12. Du professeur.
    Le professeur n’est pas un témoin. Il est juge. Juge et partie. Il n’imagine pas non plus.
    Le didactisme est surtout une tournure d’esprit et l’expression d’une volonté de domination.
    … Si vous vouliez faire du poète un professeur, il ne serait plus poète, il serait professeur. S’il y a le poète, s’il y a la poésie, c’est sans doute que le poète est autre chose qu’un professeur et que ce qu’il fait est autre chose qu’une leçon.
    Entretiens avec les cahiers libres de la jeunesse, 1960.
  13. Misère de la socialisation.
    L’enfant a bien du mal à se socialiser, il lutte contre la société, il s’y adapte difficilement, les éducateurs en savent quelque chose. Et s’il s’y adapte difficilement c’est que, dans la nature humaine quelque chose doit échapper au social ou être aliéné par le social. Et une fois que l’homme est socialisé, il ne s’en tire pas toujours très bien.
    La vie sociale, la vie avec les autres, ce que cela peut donner, nous a été présenté par Sartre lui même(…) dans sa pièce Huis-clos. C’est un enfer, le social, un enfer, les autres. On voudrait bien pouvoir s’en passer. Et Dostoïevski ne disait-il pas qu’on ne pouvait pas vivre plus de quelques jours avec quiconque sans commencer à le détester ?
    … je crois que toute société est aliénante… Où il y a fonction sociale, il y a aliénation ( le social c’est l’organisation des fonctions ).
    Cahiers des saisons, 1959.
     

LE ROMANCIER, SELON MILAN KUNDERA 

Discours de Jerusalem, extraits.
Florilège composé par *… à l’attention des Escholiers
 

  1. Le romancier n’est le porte-parole de personne et je vais pousser cette affirmation jusqu’à dire qu’il n’est même pas le porte-parole de ses propres idées.
  2. Les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs.
  3. Mais qu’est-ce que cette sagesse ? qu’est-ce que le roman ? L’homme pense et la vérité lui échappe. Parce que plus les hommes pensent, plus la pensée de l’un s’éloigne de la pensée de l’autre…. c’est à l’aube des Temps modernes que cette situation fondamentale de l’homme, sorti du Moyen-Âge, se révèle : don Quichotte pense, Sancho pense, et non seulement la vérité du monde mais la vérité de leur propre moi se dérobe à eux. les premiers romanciers européens ont vu et saisi cette nouvelle situation de l’homme et ont fondé sur elle l’art nouveau, l’art du roman.
  4. François Rabelais a inventé beaucoup de néologismes… mais un de ces mots a été oublié et on peut le regretter. C’est le mot agélaste ; il est repris du grec et il veut dire: celui qui ne rit pas, qui n’a pas le sens de l’humour. Rabelais détestait les agélastes. Il en avait peur…
    Il n’y a pas de paix possible entre le romancier et l’agélaste. N’ayant jamais entendu le rire de Dieu, les agélastes sont persuadés que la vérité est claire, que tous les hommes doivent penser la même chose et qu’eux-mêmes sont exactement ce qu’ils pensent être. Mais c’est précisément en perdant la certitude de la vérité et le consentement unanime des autres que l’homme devient individu. Le roman, c’est le paradis imaginaire des individus. C’est le territoire où personne n’est possesseur de la vérité…
  5. La sagesse du roman est différente de celle de la philosophie. Le roman est né non pas de l’esprit théorique mais de l’esprit de l’humour… L’art inspiré par le rire de Dieu est, non pas tributaire mais contradicteur des certitudes idéologiques. A l’instar de Pénélope, il défait pendant la nuit la tapisserie que des théologiens, des philosophes, des savants ont ourdie la veille.
    … le 18° siècle n’est pas seulement celui de Rousseau, de Voltaire, d’Holbach, mais aussi ( et surtout ) celui de Fielding, de Sterne, de Goethe, de Laclos.
  6. Chaque roman, bon gré mal gré, propose une réponse à la question : qu’est-ce que l’existence humaine et où réside sa poésie ?
    … Peut-être, indirectement, un grand dialogue s’est-il engagé ici entre le roman et la philosophie.
    Le rationalisme du 18° siècle repose sur la phrase fameuse de Leibniz : nihil est sine ratione. Rien de ce qui est n’est sans raison. La science stimulée par cette conviction examine avec acharnement le pourquoi de toutes choses en sorte que tout ce qui est paraît explicable, donc calculable. L ‘homme qui veut que sa vie ait un sens renonce à chaque geste qui n’aurait pas sa cause et son but. Toutes les biographies sont écrites ainsi. La vie apparaît comme une trajectoire lumineuse de causes et d’effets, d’echecs et de réussites, et l’homme, fixant son regard impatient sur l’enchaînement causal de ses actes, accélère encore sa course folle vers la mort.
    Face à cette réduction du monde à la succession causale d’événements, le roman de Sterne, par sa seule forme, affirme : la poésie n’est pas dans l’action mais là où l’action s’arrête ; là où le pont entre une cause et un effet est brisé et où la pensée vagabonde dans une douce liberté oisive. La poésie de l’existence, dit le roman de Sterne, est dans la digression. Elle est dans l’incalculable. Elle est de l’autre côté de la causalité. Elle est sine ratione, sans raison. Elle est de l’autre côté de la phrase de Leibniz.
  7. … Le 19° siècle a inventé la locomotive, et Hegel était sûr d’avoir saisi l’esprit même de l’Histoire universelle. Flaubert a découvert la bêtise. J’ose dire que c’est là la plus grande découverte d’un siècle si fier de sa raison scientifique.
    … Or, dans les romans de Flaubert, la bêtise est une dimension inséparable de l’existence humaine… Mais le plus choquant, le plus scandaleux dans la vision flaubertienne de la bêtise est ceci : la bêtise ne s’efface pas devant la science, la technique, le progrès, la modernité, au contraire, avec le progrès, elle progresse elle aussi !
    … La bêtise moderne signifie non pas l’ignorance mais la non-pensée des idées reçues.
    … on peut imaginer l’avenir sans la lutte de classes ou sans la psychanalyse, mais pas sans la montée irrésistible des idées reçues qui, inscrites dans les ordinateurs, propagéees par les mass média, risquent de devenir bientôt une force qui écrasera toute pensée originale et individuelle et étouffera ainsi l’essence même de la culture européenne des Temps modernes.
  8. … dans les années trente de notre siècle, un autre grand romancier, Hermann Broch, parlera de l’effort héroïque du roman moderne qui s’ oppose à la vague du kitsch mais finit par être terrassé par lui. Le mot kitsch désigne l’attitude de celui qui veut plaire à tout prix et au plus grand nombre. Pour plaire, il faut confirmer ce que tout le monde veut entendre, être au service des idées reçues.
    Le kitsch, c’est la traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion….
    Après cinquante ans, aujourd’hui, la phrase de Broch devient encore plus vraie. Vu la nécessité impérative de plaire et de gagner ainsi l’attention du plus grand nombre, l’esthétique des mass média est inévitablement celle du kitsch ; et au fur et à mesure que les mass média embrassent et infiltrent notre vie, le kitsch devient notre esthétique et notre morale quotidienne.
    Jusqu’à une époque récente, le modernisme signifiait une révolte non-conformiste contre les idées reçues et le kitsch. Aujourd’hui, la modernité se confond avec l’immense vitalité mass-médiatique, et être moderne signifie un effort effréné pour être à jour, être conforme, être encore plus conforme que les conformes.
    La modernité a revêtu la robe du kitsch.
    Sur le kitsch, Le rideau.
    < Ceux qui ont connu la tyrannie séculaire du kitsch (…) ressentent une irritation toute particulière contre le voile rose jeté sur le réel, contre l’exhibition impudique du coeur sans cesse ému, contre < le pain sur lequel on aurait versé du parfum ( Musil) ; depuis longtemps le kitsch est devenu un concept très précis en Europe centrale, où il représente le mal esthétique absolu. >
    9… Nous savons que le monde où l’individu est respecté (le monde imaginaire du roman, et celui réel de l’Europe) est fragile et périssable. On voit à l’horizon des armées d’agélastes qui nous guettent…

Qu’est, en ce cas là la solitude ? Un fardeau, une angoisse, une malédiction comme on a voulu nous le faire croire, ou, au contraire, la valeur la plus précieuse, en train d’être écrasée par la collectivité omniprésente ?
L’héritage décrié de Cervantes.
Comprendre avec Cervantes le monde comme ambiguïté, avoir à affronter, au lieu d’une seule vérité absolue, un tas de vérités relatives qui se contredisent (vérités incorporées dans des ego imaginaires appelés personnages), posséder donc comme seule certitude la sagesse de l’incertitude, cela exige une force…
L’héritage décrié de Cervantes.
*
Elle expose son problème : la légèreté de l’existence dans un monde où il n’y a pas d’éternel retour.
Entretien sur l’art du roman.
*
Il (Kafka) ne se demande pas quelles sont les motivations intérieures qui déterminent le comportement de l’homme. Il pose une question radicalement différente : quelles sont encore les possibilités de l’homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien ?
*
Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde.
L’insoutenable légèreté de l’être.
*
… En effet , il faut comprendre ce qu’ est un roman. Un historien vous raconte des événements qui ont eu lieu. Par contre le crime de Raskolnikov n’a jamais vu le jour. Le roman n’ examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. Les romanciers dessinent la carte de l’existence en découvrant telle ou telle possibilité humaine.
… N’empêche que la fidélité historique est chose secondaire par rapport à la valeur du roman. Le romancier n’est ni historien ni prophète : il est explorateur de l’existence.
Entretien sur l’art du roman.
… Saisir un moi, cela veut dire, dans mes romans, saisir l’essence de sa problématique existentielle. Saisir son code existentiel. En écrivant l’Insoutenable légèreté de l’être je me suis rendu compte que le code de tel ou tel personnage est composé de quelques mots-clefs. Pour Tereza : le corps, l’âme, le vertige, la faiblesse, l’idylle, le Paradis… Chacun de ces mots a une signification différente dans le code existentiel de l’autre.
Entretien sur l’art du roman.
 

Soixante-treize mots (extraits )
Collabo. … Tous ceux qui exaltent le vacarme mass-médiatique, le sourire imbécile de la publicité, l’oubli de la nature, l’ indiscrétion élevée au rang de vertu, il faut les appeler : collabos du moderne.
Comique. En nous offrant la belle illusion de la grandeur humaine, le tragique nous apporte une consolation. Le comique est plus cruel : il nous révèle brutalement l’insignifiance de tout…. Les vrais génies du comique ne sont pas ceux qui nous font rire le plus, mais ceux qui dévoilent une zone inconnue du comique…
Elitisme. … Synchronisme étonnant. Il fait penser que c’est dans l’Europe tout entière que l’élite culturelle est en train de céder la place à d’autres élites. A l’élite de l’appareil policier, la-bas. A l’élite de l’appareil mass-médiatique ici.
Europe centrale. 18° siècle. … La pléiade des grands romanciers centre-européens : Kafka, Hasek, Musil, Broch, Gombrowicz : leur aversion pour le romantisme ; leur amour pour le roman prébalzacien et pour l’esprit libertin ( Broch interprétant le kitsch comme une conspiration du puritanisme monogame contre le siècle des Lumières) ; leur méfiance à l’égard de l’Histoire et de l’exaltation de l’avenir ; leur modernisme en dehors des illusions de l’avant-garde.
Idéologie. Signification et utilité de… ( L’ignorance ) : < Josef se souvint de sa très vieille idée, qu’il avait tenue alors pour blasphématoire : l’adhésion au communisme n’a rien à voir avec Marx et avec ses théories ; l’époque a seulement offert aux gens l’occasion de pouvoir combler leurs besoins psychologiques les plus divers : le besoin de se montrer non-conformistes ; ou le besoin d’obéir ;ou le besoin de punir les méchants ; ou le besoin d’être utile ; ou le besoin d’avancer vers l’avenir avec les jeunes ; ou le besoin d’avoir autour de soi une grande famille. >
Infantocratie. < Un motocycliste fonçait dans la rue vide, bras et jambes en O, et remontait la perspective dans un bruit de tonnerre ; son visage reflétait le sérieux d’un enfant qui donne à ses hurlements la plus grande importance > ( Musil dans l’Homme sans qualités ).
Le sérieux d’un enfant : le visage de l’Âge technique. L’infantocratie : l’idéal de l’enfance imposé à l’humanité.
Ironie. < Souvenez-vous Razumov, que les femmes, les enfants et les révolutionnaires exècrent l’ironie, la négation de tous les instincts généreux, de toute foi, de tout dévouement, de toute action! >, laisse dire Joseph Conrad à une révolutionnaire russe dans Sous les yeux d’Occident. L’ironie irrite. Non pas qu’elle se moque ou qu’elle attaque mais parce qu’elle nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté.
Jeunesse. < Une vague de colère contre moi-même m’inonda, colère contre mon âge d’alors, contre le stupide âge lyrique… > (La Plaisanterie).
Kitsch. … Le besoin du kitsch… c’est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue…
Lyrisme. < Le lyrisme est une ivresse et l’homme s’enivre pour se confondre plus facilement avec le monde. La révolution ne veut pas être étudiée et observée, elle veut qu’on fasse corps avec elle; c’est en ce sens qu’elle est lyrique et que le lyrisme lui est nécessaire. > (La vie est ailleurs).
Macho (et misogyne). Le macho adore la féminité et désire dominer ce qu’il adore. En exaltant la féminité archétypale de la femme dominée (sa maternité, sa fécondité, sa faiblesse, son caractère casanier, sa sentimentalité, etc.), il exalte sa propre virilité. En revanche, le misogyne a horreur de la féminité, il fuit les femmes trop femmes. L’idéal du macho : la famille. L’idéal du misogyne : célibataire avec beaucoup de maîtresses ; ou marié avec une femme aimée sans enfants.
Misogyne. … Les gynophobes (misogynes) ne se trouvent pas seulement parmi les hommes mais aussi parmi les femmes, et il y a autant de gynophobes que d’androphobes… ces attitudes sont des possibilités différentes et tout à fait légitimes de la condition humaine. Le manichéisme féministe ne s’est jamais posé la question de l’androphobie et a transformé la misogynie en simple injure.
Misomuse. … Les théoriciens pour qui une oeuvre d’art n’est qu’un prétexte pour l’exercice d’une méthode (psychanalytique, sémiologique, sociologique, etc.). La misomusie démocratique : le marché en tant que juge suprême de la valeur esthétique.
Moderne. (art moderne; monde moderne). Il y a l’art moderne qui, avec une extase lyrique s’identifie au monde moderne. Apollinaire. L’exaltation de la technique, la fascination de l’avenir. Avec et après lui : Maïakovski, Léger, les futuristes, les avant-gardes. Mais à l’opposé d’Apollinaire est Kafka. Le monde moderne comme un labyrinthe où l’homme se perd. Le modernisme antilyrique, sceptique, critique.
Avec et après Kafka : Musil, Broch, Gombrowicz, Beckett, Ionesco, Fellini…
Mystification. … la façon active de na pas prendre au sérieux le monde.
Obscénité. … Difficulté d’être obscène avec une femme étrangère. Obscénité : la racine la plus profonde qui nous rattache à notre patrie.
Roman. La grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques thèmes de l’existence.
… Mais assumer les exigences de la poésie est tout autre chose que lyriser le roman (renoncer à son essentielle ironie, se détourner du monde extérieur, transformer le roman en confession personnelle, le surcharger d’ornements). Les plus grands parmi les < romanciers devenus poètes > sont violemment antilyriques : Flaubert, Joyce, Kafka, Gombrowicz. Roman=poésie antilyrique.
… Le romancier est un découvreur qui s’efforce de dévoiler un aspect inconnu de l’existence.
Temps modernes. … En Europe, nous vivons la fin des temps modernes ; la fin de l’individualisme; la fin de l’art conçu comme expression d’une originalité personnelle irremplaçable ; la fin annonçant l’époque d’une uniformité sans pareille…
Trahir. < Mais qu’est-ce que trahir ? Trahir, c’est sortir du rang et partir dans l’inconnu. Sabina ne connaît rien de plus beau que de partir dans l’inconnu > ( L’Insoutenable légèreté de l’être ).
Transparence. Dans le discours politique et journalistique, ce mot veut dire : dévoilement de la vie des individus au regard public. Ce qui nous renvoie à André Breton et à son désir de vivre dans une maison de verre sous les yeux de tous.
La maison de verre : une vieille utopie et en même temps un des aspects les plus effroyables de la vie moderne. Règle : plus les affaires de l’ Etat sont opaques, plus transparentes doivent être les affaires d’un individu, la bureaucratie bien qu’elle représente une chose publique est anonyme, secrète; codée, inintelligible, alors que l’homme privé est obligé de dévoiler sa santé, ses finances, sa situation de famille et, si le verdict mass-médiatique l’a décidé il ne trouvera plus un seul instant d’intimité ni en amour, ni dans la maladie, ni dans la mort.
Le désir de violer l’intimité d’autrui est une forme immémoriale de l’agressivité qui aujourd’hui est institutionnalisée (la bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement justifiée (le droit à l’ information devenu le premier des droits de l’homme) et poétisée (par le beau mot : transparence).
Uniforme. … demain, la perte de l’uniforme représentera un malheur absolu, un rejet en dehors de l’humain…
Vie ( avec le V en majuscule). Dans le pamphlet des surréalistes Un cadavre (1924), Paul Eluard apostrophe la dépouille d’Anatole France : < Tes semblables, cadavre, nous ne les aimons pas… > etc.
Plus intéressante que ce coup de pied dans un cercueil me semble la justification qui suit : < Ce que je ne puis imaginer sans avoir les larmes aux yeux, la Vie, elle apparaît encore aujourd’ hui dans de petites choses dérisoires auxquelles la tendresse seule sert maintenant de soutien. Le scepticisme, l’ironie, la lâcheté, France, l’esprit français, qu’est-ce ? un grand souffle d’oubli me traîne loin de tout cela. Peut-être n’ai-je jamais rien lu, rien lu ce qui déshonore la Vie ? >
Au scepticisme et à l’ironie Eluard a opposé : les petites choses dérisoires, les larmes aux yeux, la tendresse, l’honneur de la Vie, oui, de la Vie avec le V majuscule !
Derrière le geste spectaculaire non conformiste, l’esprit du kitsch le plus plat.
Vieillesse. < … C’est seulement quand il est âgé que l’homme peut ignorer l’opinion du troupeau, l’opinion du public et de l’avenir. Il est seul avec sa mort prochaine et la mort n’a ni yeux ni oreilles, il n’a pas besoin de lui plaire… > ( La vie est ailleurs ).


Sur Kafka : du < kafkaïen >.

  1. … la continuité qui lie, dans l’oeuvre de Kafka, l’intime < totalitarisme > familial à celui de ses grandes visions sociales.
  2. La société totalitaire, surtout dans ses versions extrêmes, tend à abolir la frontière entre le public et le privé ; le pouvoir, qui devient de plus en plus opaque, exige que la vie des citoyens soit on ne peut plus transparente. Cet idéal de vie sans secret correspond à celui d’une famille exemplaire : un citoyen n’a pas le droit de dissimuler quoi que ce soit devant le Parti ou l’Etat, de même qu’un enfant n’a pas droit au secret face à son père ou à sa mère. Les sociétés totalitaires, dans leur propagande, affichent un sourire idyllique : elles veulent paraître comme une < seule grande famille >.
  3. … le kafkaïen n’est pas une notion psychologique ou politologique…
    … Le kafkaïen ne répond pas non plus à la définition du totalitarisme.
    … Il semble donc plutôt que le kafkaïen représente une possibilité élémentaire de l’homme et de son monde, possibilité historiquement non déterminée, qui accompagne l’homme quasi éternellement.
    … Il y a des tendances dans l’histoire moderne qui produisent du kafkaïen dans la grande dimension sociale : la concentration progressive du pouvoir tendant à se diviniser ; la bureaucratisation de l’activité sociale qui transforme toutes les institutions en labyrinthes à perte de vue ; la dépersonnalisation de l’individu qui en résulte.
    … Car la société dite démocratique connaît elle aussi le processus qui dépersonnalise et qui bureaucratise ; toute la planète est devenue la scène de ce processus.
    … Non pas la malédiction de la solitude, mais la solitude violée, telle est l’obsession de Kafka.
    … Les âmes lyrique qui aiment prêcher l’abolition du secret et la transparence de la vie privée ne se rendent pas compte du processus qu’ils amorcent. Le point de départ du totalitarisme ressemble à celui du Procès : on viendra vous surprendre dans votre lit. On y viendra comme aimaient le faire votre père et votre mère.
    Du fonctionnaire.
    … Il n’ y a dans sa tête que l’obéissance et la discipline auxquelles sa profession l’a habitué : c’est un employé, un fonctionnaire, et tous les personnages de Kafka le sont ; fonctionnaire conçu non pas comme un type sociologique (tel aurait été le cas chez un Zola), mais comme une possibilité humaine, une façon élémentaire d’être.
    Dans le monde bureaucratique du fonctionnaire, primo, il n’y a pas d’initiative, d’invention, de liberté d’action ; il y a seulement des ordres et des règles : c’est le monde de l’obéissance.
    Secundo, le fonctionnaire effectue une petite partie de la grande action administrative dont le but et l’horizon lui échappent ; c’est le monde où les gestes sont devenus mécaniques et où les gens ne connaissent pas le sens de ce qu’ils font.
    Tertio, le fonctionnaire n’a affaire qu’à des anonymes et des dossiers : c’est le monde de l’abstrait.
    *
    … Le regard hypnotique du pouvoir, la recherche désespérée de sa propre faute, l’exclusion et l’angoisse d’être exclu, la condamnation au conformisme, le caractère fantomatique du réel et la réalité magique du dossier, le viol perpétuel de la vie intime, etc., toutes ces expérimentations que l’Histoire a effectué avec l’homme dans ses immenses éprouvettes, Kafka les a effectuées (quelques années plus tôt) dans ses romans.
    … Franz Kafka a dit sur notre condition humaine (telle quelle se révèle dans notre siècle) ce qu’aucune réflexion sociologique ou politologique ne pourra nous dire.
     

L’EUPHORE, SELON < JULIEN TORMA>

Euphorismes (extraits)
Spicilège, composé par*… pour l’ instruction de Charmante, Auditrice
 
L’Euphore :
< … je suis un schizoïde et même un schizophrène. D’ailleurs, si je n’ai pas proprement le complexe d’Oedipe, j’ai certainement un complexe de supériorité ( surtout devant vos pareils ). Une pointe de démence, avec tendance désagrégative et agoraphobie, fixation anale, etc… >
 

  1. Pourquoi ne pas parler leur langage, sotte bourrique ? c’est la meilleure blague qu’on puisse faire et la seule vraiment déplacée. Le plus grand des < crimes > n’est-il pas le sacrilège ?
  2. Le sacrilège n’est acceptable que comme jeu. S’il n’est pas un peu raté, il en arrive à se détruire.
    … Le sacrilège vraiment sacrilège est désinvolte et ambigu, -comme la beauté. Et c’est plus drôle.
  3. La pensée comporte une part de charlatanisme.
    Il n’est pas naturel de penser : il faut faire une véritable mise en scène de soi et des choses, sans compter l’artifice inévitable du raisonnement… Sans ces feintes la pensée n’est que naïveté (…) et au fond sottise : l’intelligence implique la tromperie comme la parole le mensonge.
  4. Chez les guillotinés, les réflexes de la vie subsistent pendant quelque temps.
    -alors ?
    -ça devrait vous < consoler > puisque vous avez besoin de survie.
  5. L’homme est un oignon, le plus noble de la nature, mais c’est un oignon pelant -comme les autres.
    Une peau ? Vous ne croyez pas si bien dire.
    Mais si vous l’enlevez, vous en trouvez une autre et une autre… jusqu’au vide central ( pas bien grand d’ailleurs ).
    Pleurons, pleurons, Crocodiles, mes frères.
  6. De ma fenêtre : < l’horizon quotidien des toîts >. Mon moi-toîts.
    -Si j’étais moi !
  7. La blancheur est ignoble.
  8. La société est un concert ( avec ses canards, bien entendu ). Mais le monde déconcerte. Pour se rassurer on feint de les confondre. On parle du < beau monde > ou < d’aller dans le monde >. Demi-monde cosmique et comique.
  9. Démon est l’anagramme de monde.
  10. Je ne sais pas s’il y a des nombres. Et vous ?
  11. L’ oubli est ce qu’il y a de plus vivant dans la vie. Secret du renouveau magique et de la virtu. Apaisement aussi et seule solution : la solution de continuité.
  12. Les croyants sont bêtes parce que s’ils étaient intelligents, ils auraient déjà la bêtise de l’hypocrisie.
    Il y a ceux qui ne pensent pas à croire et ceux qui découvrent qu’ils croient. Les premiers font les vrais croyants, comme les sauvages ou les sorciers. Les autres sont les jésuites ou les intellectuels, tous les cuisiniers qui accommodent les entremets de la certitude.
    Ceux qui osent s’avouer ce qu’ ils pensent savent très bien qu’on ne peut pas croire. S’ils s’obstinent, on assiste aux classiques tentatives désespérées ( avec manifestations frénétiques ) : le catholicisme de Péguy (…), la psychose fasciste, la < dialectique > bolchevique, et d’une façon générale, l’agitation de tous ces énergumènes qui croient faire le < bien >. La science est un opium dont on dit moins de mal, mais qui est très décevant, sauf pour les bureaucrates du cru.
  13. Je suis aussi cette ombre que je suis et que je fuis :
    Ombre d’une ombre, dansant sur les murs croulants de hasards, jusqu’ à me devancer en ces moments où la chaleur le long du dos me dissout dans la vue de cette caricature forcenée qui m’effraie trop pour que je n’en rie pas tout mon soûl.
  14. Je controuve.
  15. C’est dans les livres d’arithmétique que j’ai compris combien il était stupide de poser des problèmes. … Depuis, j’ai découvert que les problèmes ne sont même pas des faux-problèmes ! Larmoyante comédie toute cousue de fil à retordre, et qui consiste à tenter de réconcilier ce qu’on a d’abord soigneusement disjoint. Le Monde et l’Esprit, le Plein et le Vide, le travail et le repos… Pratiques qui n’intéressent guère que ceux qui n’ont pas à vivre. Car la vie – vraie ou fausse- se charge bien de noyer le poison dialectique dans le Phénoumène.
    Le contraire du problème est le poème.
  16. La véritable intimité ( la seule ) est de corps à corps.
  17. Eclairer la nuit ce n’est que la rendre plus évidente.
  18. Ce n’est pas la lumière qui m’attire mais l’ombre qui me pousse.
  19. Ils enfoncent des portes ouvertes, se vautrent dans l’évidence, s’en veulent enduire de couches épaisses pour ne plus voir l’obscur et après des pages d’ équations arrivent enfin à poser : 0=0.
  20. Ceux qui parlent du Néant se gardent bien d’ aller y voir. Mais ils s’en garderaient bien plus, peur de perdre leur business et leur raison de non-être, s’ils savaient ce que c’est, car ce n’est même pas un trompe-l’oeil ( ce serait trop beau ): c’est un cabinet de toilette.
    Tout à fait comme l’Absolu, son frère jumeau.
  21. Les martyrs ont tous plus ou moins des gueules de faux-témoins. Très satisfaits qu’ on les prennent tellement au sérieux. Mais rien ne sert de mourir, il faut pâtir à point. Et par dessus le marché, ça ne prouve jamais rien.
  22. Le Hasard ? ses créations ne sont pas plus mal réussies que celles de l’Autre. Ses desseins sont tout aussi imprévisibles, sa puissance infinie. Il lui ressemble comme un frère. Comme lui il se laisse aller aux improvisations. Son sublime également est un peu usé : il ne faut pas prendre au sérieux ce qui arrive.
    Comme Dieu, entremetteur et assassin : et de cuisse légère, offert au premier venu.
  23. Manie de la justification : par haine ( ou crainte ) de l’irrationnnel.
    Justifier le monde, le mal, la poule, la salade, la morale… C’est une maladie. D’autant plus que tout cela est strictement indéfendable.
    … Moi qui ne suis pas gêné par la raison, je n’ éprouve aucun besoin d’être < consolé > de l’irrationnel et de l’absurde, que je trouve au contraire très sympathiques et surtout beaucoup plus drôles.
  24. < La religiosité est, du moins à l’origine, en raison directe des muscles grands fessiers. On comprendra sans plus ample commentaire que les femmes demeurent plus dévotes que les hommes. >
    Alfred Jarry, Spéculations.
  25. Il existe à coup sûr une mystique des tondeurs de chiens.
  26. Le beau parfait somme d’admirer : il est assommant. Le beau imparfait doit être en quelque sorte accueilli, apprivoisé et comme embobiné. Souvent la fêlure de l’ironie est cette imperfection qui sauve.
    Le beau a besoin d’être incongru.
    La beauté est un excès : ne pas confondre avec la perfection qui n’est qu’ une moyenne. La plupart des artistes exhibent leurs idées neuves ou fraîchement retournées comme les paysans leurs habits du dimanche.
    Gaffer avec élégance n’est pas tant l’art des aristocrates que celui des poètes. La poésie c’est de savoir être de bonne grâce jusque dans le pire mauvais goût.
  27. Je ne sais pas, je soupçonne.
  28. Les meilleures plaisanteries sont déplacées.
  29. L’ humour n’est guère qu’une variété assez infecte de comique ordinaire. C’est une fonction et presqu’ une raison sociale.
    Nous sommes assez au-delà de ces jeux à la coque.
    Nous en sommes aux connivences devinées et au secret de Polichinelle, au rire refusé quoiqu’affecté et au sérieux traitreusement encouragé, à la dégustation du pur spectacle de l’imbécillité dans sa nécessité triomphale…
    Nos signes, c’est l’esprit faux, l’a-propos à contretemps, la plaisanterie ratée, la gravité complice, le calembour perclus, le mauvais goût subtilement épais…
  30. Alfred Jarry.
    Ceux qui ne le trouvent pas drôle ont raison. Ses traits d’esprit sont faibles, son humour forcé, et, même au second degré, quand il se fout visiblement du public, son prétendu comique est lugubre. D’où son relatif insuccès, qui est d’ailleurs pour lui une victoire, la seule. Insuccès qui se mue en échec ( ou victoire qui devient triomphale ) si l’on considère ses supporters eux-mêmes et leurs contre-sens savoureux quand ils se croient obligés de rire, -ou, contresens encore plus délectable, quand ils rient spontanément.
    Ah! ils les a eus, tous !
  31. Je fais du futile et non de l’utile. Aucune importance. Je ne suis ni homme de lettres, ni poète, je ne prétends même pas intéresser. Je m’amuse. Et je les emmerde tous. Pour moi l’aveu des silences tragiques est encore de trop. Je n’ai pas à faire d’aveux. Je fais n’importe quoi -comme j’ai commis ces vers, légèrement.
  32. On s’en doutait : Voltaire n’a rien compris à Pangloss. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, c’ est l’expression la plus vigoureuse et rigoureuse du pessimisme absolu, qui, à ce point limite, devient radieux et se situe bien au-delà de lui même, en disant à chaque événement : < pourquoi pas? Autant toi qu’un autre >.
  33. Il ne s’agit tout de même pas de se prendre pour une énigme, quand on n’est que mots croisés. Inutile de partir en croisade pour en trouver la solution ( ou la dissolution ) au fond d’un sépulchre.
  34. Regarder. S’ abriter s’ il y a un toît. Mais ne pas se méprendre jusqu’ à applaudir ou siffler et y croire. Ce qui est raté est tout aussi intéressant que ce qui est réussi.
    Se garder du jeu
    < littéralement et dans tous les sens > . La barbe de Thomas More.
    Ce que je traduis en deux postulats équivalents :
  35. Tout est la même chose,
  36. Tout est donc très suffisamment bien.
    Seul s’étonne le naïf, seul blâme le niais. Nous n’avons droit à rien, parce qu’il n’y a pas de droit, ni dans la nature, sinon celui de bouffer et de se faire bouffer, ni dans la société, où de certaines apparences cachent la même réalité. Et ça n’a rien de triste. Au contraire…
  37. le bonheur ? Bien sûr. C’est avec ça qu’on force les gens à se rendre malheureux. Moi je m’en fous.
  38. Ma plus grande découverte a été d’aimer mon ennui et de m’en amuser. Je l’ ai faite à onze ans, à l’école. Et j’ai compris qu’ il n’ y a pas de < maux de l’âme >. Il n’ y a que des mots.
  39. A savoir qu’il n’ y a pas d’avenir possible ni surtout souhaitable, j’ éprouve le soulagement qu’on a à se rendormir quand le réveil a sonné.
  40. Il n’ y a que les idiots qui ont raison, il n’ y a que les faibles qui se font rendre raison, il n’y a que les malades qui ont des raisons de vivre.
  41. La vie serait morne s’ il n’y avait pas les malveillants. Ils assaisonnent ce plat de nouilles. Je soupçonne Jésus d’avoir dit à ses disciples : Vous êtes le sel de la terre, en pensant à tous leurs successeurs qui se donneraient pour tâche d’emmerder le reste de l’humanité.
  42. Le seul inconvénient grave de la solitude, c’ est que lorsqu’ on a un paquet à faire, il faut en même temps appuyer sur le noeud avec l’index et tirer sur les deux bouts de la ficelle. -Mais on y arrive en prenant l’ une des extrémités avec la main droite et l’autre entre les dents.
  43. Le vice est là, simple et tranquille.
    ( 06.10.2002. )
Clermont-Ferrand, 1450-1500 Heures à l’usage des Antonins. Savoie

LE REFRACTAIRE, SELON PAUL LEAUTAUD

Journal ( extraits 1 )
Spicilège, composé par*… pour la délectation de Bérénice
< La seule foi qui me reste, et encore, est la foi dans les Dictionnaires > .27.02.1900 >
 1895

  1. Pourquoi faire part de nos opinions ? Demain nous en aurons changé.
    1896
  2. Il n’y a encore que les gens qui écrivent qui sachent lire.
    Tout ce qui est l’autorité me donne envie d’injurier.
    1897
  3. Ne conseiller personne, ne rien révéler, indiquer à personne. Pourquoi hâter et favoriser le développement d’autrui ?
  4. Quittons le souci des livres, des maîtres… Soyons nous-mêmes, si c’est possible, si c’est possible.
    1898
  5. Ne pas faire de phrases faciles, fades. Au contraire des phrases dures, sèches, même rudes… Simplifier sans cesse. Le moins possible d’épithètes. Une phrase tendre et chantante par ci par là, comme un sourire voilé, atténuera.
    1899
  6. < L’homme qui a obéi est à jamais perdu pour certaines délicatesses de la vie ; il est diminué intellectuellement… l’état de conscrit est funeste au génie. > E. Renan, Discours et Conférences.
    1900
  7. Et comme beaucoup de ses pareils, il avait cette naïveté de prêter aux femmes des délicatesses dont elles n’avaient jamais rien.
  8. Qu’il ne faut pas avoir peur de ses propres idées, ni peur de les exprimer quand même elles vont à l’encontre des idées admises, surtout si elles vont à l’encontre des idées admises.
  9. … il résolut de rompre avec le passé. Et pour commencer, son père étant venu à mourir, il s’abstint d’aller à l’enterrement.
    1901
  10. L’air bête qu’ont les gens bons quand on les complimente de leur bonté. De même les gens honnêtes. Quel contraste avec l’air vif, malicieux, des autres gens ! Il y a plus de ressources avec un coquin qu’avec un honnête homme.
  11. Les deux ou trois fois qu’il m’est arrivé qu’on me parle de ce que j’ai écrit, je n’ai jamais pu m’empêcher de presque éclater de rire.
  12. La bêtise est une maladie qui ne pardonne pas.
    1902
  13. Honte de ressembler à quelqu’un.
    1903
  14. Cette idée de fini, d’irréparable, me revient d’instant en instant, me serrant la gorge, m’interrompant toute autre idée.
  15. < Ah ! la vie est bête, dit-elle à un moment. – Non, lui répondis-je, non la vie n’est pas bête. Elle est moqueuse, voila tout. Elle s’amuse à nous présenter le bonheur et à nous le retirer aussitôt.
  16. On vit presque chaque minute en songeant à une petite joie prochaine, lendemain ou surlendemain, à de petits plaisirs de toutes sortes, petits changements, nouveautés, on ne sait quoi de fragile mais qui nous changera, et qui, lorsqu’on l’a, n’est plus rien du tout.
    1904
  17. Il y a certainement une hygiène de société comme il y a une hygiène de lecture, -ces livres qu’il faut bien se garder de lire, si admirables qu’ils soient ou qu’on dise qu’ils soient.
  18. J ‘ai vu quelques intérieurs d’hommes de lettres ; rien de plus déplaisant. Il n’y a pas que le pédantisme du savoir. Il y a aussi celui du décor. Des livres partout, au fond matériaux de travail du locataire. Cela sent la fabrication de livres à plein nez. Aucun naturel, aucune grâce : jusqu »aux bibelots et tableaux tout converge vers ceci : la littérature….
    Homme de lettre : ce n’est pas loin aujourd’hui de l’homme de peine.
  19. Qu’on est long avant d’oser être soi. Ce n’est pas qu’on soit soi très tard, non, c’est bien ce que je dis, il faut beaucoup de temps avant de se décider à se montrer tel qu’on est, délivré du souci de ce qui est admiré et qu’avant on cherchait naïvement à imiter, se forçant à le trouver bien, malgré la secrète différence que l’on en sentait avec soi.
  20. Les revues sont pleines d’articles scientifiques. Où trouverait-on la place pour la légéreté, la raillerie, l’humour et un aussi prononcé égotisme ?
  21. J ‘aurai vécu, je le vois de plus en plus, plus pour le désir des choses que pour les choses elles-mêmes. Tout se ressemble, les femmes sont les mêmes, les choses atteintes ne font plus envie, et ce qu’on a décidé, quand il s’accomplit, vous fait regretter ce qu’on a rejeté et qui aurait pu être.
  22. Il n’y a aucune règle pour la composition littéraire.
  23. … c’est l’esprit de sacrifice qui est bien la chose qu’il faut le plus détester, la plus destructive, la plus annihilante.
  24. Je ne suis pas encore un homme fort, puisque je suis encore sensible, si peu que ce soit,à ce qui concerne autrui.
  25. Une chose qui console de vieillir, qui même y fait trouver de l’agrément, c’est de savoir, d’année en année, plus et mieux, et de voir plus clair : choses et gens et soi-même.
  26. La sincérité, c’est bon à l’égard de soi-même. A l’égard d’autrui, c’est sans intérêt, et le plus souvent bête, et maladroit. Ce qu’on appelle les bons sentiments ne sont que des ridicules. On en a toujours assez sans avoir encore ceux-là. Ce qui importe avant tout c’est soi, tel qu’on est.
  27. Quel homme à souvenirs je fais !
  28. Tout ce qui ressemble au ménage me fait de plus en plus horreur.

     1906
  29. Qui sait si la plus vive sensation qu’on puisse avoir de vivre n’est pas de posséder une femme, des femmes.
  30. Il n’y a de maîtres que pour les gens nuls.
  31. … On devait savoir ce qu’on valait, ce qu’on faisait, et que les appréciations du dehors ne devaient pas modifier, atténuer ou détruire ni votre contentement, ni votre mécontentement.
  32. < Il y en a qui imitent avant > Rachilde.
  33. Qu’est-ce qu’un écrivain ? C’est peut-être le plus artificiel des hommes, celui qui n’éprouve, n’entend, ne voit rien qu’il ne songe aussitôt à le transporter dans un livre, à l’utiliser littérairement.
  34. … et qu’est-ce qu’une intelligence limitée. c’est une intelligence qui cesse tôt ou tard de fonctionner et qui se ferme sur un ensemble d’idées données. On pourrait codifier ; être intelligent, c’est, après connaître exactement sa propre façon de sentir et de penser, pouvoir encore se prêter à toutes les autres.
  35. La religion (…) est peut-être un instrument de force, mais oppressif seulement. Qu’est-ce qu’un individu qui a besoin de croire pour être fort et à qui la religion enseigne de se résigner ici-bas, dans l’espoir des jouissances célestes ? Le fort est celui qui considère que la vie a son but et sa fin en elle-même et que le bonheur est ici et s’y doit trouver, sans aucun espoir de le trouver dans une autre vie.
  36. Le chagrin que laisse ce qui n’est plus.
  37. Il n’y a pas de comparaison entre la détresse d’une bête et celle d’un être humain.
  38. Avoir un directeur de conscience, avoir la conscience dirigée, cela lève le coeur de dégoût.
  39. Avoir de l’esprit du temps de Stendhal et comme il en avait lui même, ce n’était pas comme aujourd’hui faire des jeux de mots à tous propos. C’était quelque chose de plus fin, de plus sensible. Comprendre avec vivacité, amusement, et répliquer de même, en mettant dans sa réplique toute sa personnalité.
  40. Un joli titre de livre : La vie des Seins.
  41. … mon meilleur excitant pour écrire, mon meilleur excitant à moi, c’est encore de me relire.
    Combien peu de gens comprennent, sentent, goûtent l’ironie!
  42. Ah! perdre la santé intellectuelle, le pire des malheurs, vraiment.
  43. Valette me le disait hier … < Nous ( le Mercure et les gens du Mercure) sommes nés en marge, et sommes restés et nous resterons en marge. > Et d’ailleurs quel meilleur poste pour observer, sentir et juger ! Talent, probité littéraire, nouveauté, personnalité, oui, c’est entendu, on ne nous ne le contestera pas, -mais en marge des autres.
  44. Il n’y a de vrais lecteurs que chez les écrivains. Les autres, le public, cerveaux moutonniers, que la moindre nouveauté, que la moindre hardiesse dérange, trouble, apeure. Ce qu’il leur faut, ce sont les éternelles mêmes histoires, le même livre qui leur revient, avec un tout petit changement dans l’arrangement, l’affabulation, mais rien de plus. Là ils jubilent, ils sont en sentiment de connaissance, ils ont déja vu, lu, connu cela, c’est le livre de tout repos.
  45. Il y a un ton, un détachement, un mépris…
    ( … )

Bomarzo